— Quand on a des enfants qui meurent de faim, on a bien le droit de prendre ce que les autres ont de trop.

La Bernoude, indignée, lève sa canne ; elle frapperait !

— Tais-toi, Pâtureau ! tu parles mal ! Quand on est dans la misère, on demande, il n’y a pas de honte à cela. Ah ! tu n’avais pas trouvé de poule aux Arrolettes ? Eh bien ! fallait aller ailleurs. Demain matin, à l’aubette, j’irai en chercher une, moi, et je la trouverai puisqu’il le faut, devrais-je faire de mon pied tout le tour de la paroisse et me jeter à genoux dans toutes les maisons ! Et l’idée ne me viendra point de voler, non ! Quant à ce chapon, personne ici n’y touchera, ou bien je m’en irai… Le voilà ton chapon, mon gars !

Elle lance la bête qui retombe aux pieds de Séverin avec un bruit mat.

L’indignation redresse sa pauvre taille cassée ; jamais de sa vie elle n’a connu un trouble pareil ; elle va de long en large, s’arrêtant chaque fois qu’elle passe devant Séverin pour le honnir.

— Malheureux ! voilà où tu en es ! cela te regarde ; tu es bien en âge ; mais tu as des enfants qui sont un peu miens aussi ; je ne veux pas que tu leur fasses de pareilles leçons. Jamais personne n’a failli dans ma famille ni dans celle de mon pauvre homme. Ah ! n’agis pas de cette façon, ou je ne te reconnais plus pour mon gendre…

C’est l’honneur de toute une lignée qui remonte à ses lèvres et qui fait trembler sa voix, si calme à l’habitude.

Elle finit par se rasseoir près de la cheminée.

— Mon Dieu ! mon Dieu ! si la défunte voyait ça ! ma pauvre Fine ! ma pauvre Fine !

Elle gémit maintenant et pleure et la malade pleure aussi, consternée par cette scène à voix basse.