Au fond, le valet et le gars ne s’aimaient guère ; mais il n’y avait rien à dire contre Séverin : il tapait dur, étant glorieux de son travail.
A la Toussaint, il resta aux Marandières pour trois cents francs, ce qui était un bon prix. Loriot lui ayant avancé quatorze pistoles sur son gage de l’année précédente qui était de vingt-quatre, il ne lui revint que cent francs.
Il s’acheta des hardes neuves, une faucille et une paire de grosses mitaines pour faire les fagots d’épines. Il lui resta une cinquantaine de francs pour les menues dépenses.
Il sortait rarement autrement que pour aller à la messe ; il ne fréquentait pas les veillées où l’on joue, parce qu’il maniait mal les cartes et qu’il lui était arrivé de perdre jusqu’à quinze sous en une seule soirée. Quelquefois, le dimanche, aux Marandières, quand c’était son tour de garder, il jouait aux boules avec les voisins. Le village comprenant deux autres fermes, ils étaient toujours trois ou quatre à s’ennuyer, après le pansage ; ils faisaient alors une partie, mais d’amitié, sans risquer d’argent.
Séverin semblait également dédaigneux des choses de l’amour ; les manigances des filles avaient l’air de l’agacer. Il se vieillissait et se mêlait aux conversations des hommes d’âge.
Parfois, à Coutigny, il rencontrait Delphine ; la petite disait :
— On ne te voit jamais, Séverin ; voilà longtemps que Guste te réclame pour l’aider à pêcher.
Puis elle devenait rouge, et ils se mettaient à parler de choses qui étaient très loin de leur pensée. Ces dimanches-là, Séverin revenait seul aux Marandières par les chemins de traverse ; et il marchait sans tourner la tête, comme ceux que le péché travaille ou comme les innocents dont l’esprit trotte.
La première année, il n’avait pas revu la Marichette ailleurs que sur la place de l’église ; mais elle se gagea à deux portées de fusil des Marandières, chez les Motard, de Jolimont. La femme de l’endroit était une Loriote, et l’on s’aidait dans les moments de presse. Séverin était obligé de rencontrer la servante des voisins. Il n’aimait pas ces rencontres, du reste, et il se tenait sur ses gardes, de peur d’une attrape. Elle, au contraire, l’attendait au passage quand il revenait seul du travail. Elle l’amignonnait à mots couverts, une lueur de moquerie caressante au fond de ses yeux roux. Un drôle de garçon, en vérité, qui avait peur des filles et qui passait son temps avec de vieux brèche-dents ! Il ne tarderait guère à ressembler à cet ours de Frédéric.
Il répondait par de vilains mots appris au régiment, mais elle ne se fâchait point et son beau rire de fille grasse roulait tout bas.