Les Bernou étaient flattés. On pêchait ; les enfants se roulaient dans le foin. La dame, une Parisienne, n’était point rogue et dédaigneuse comme les autres bourgeoises du pays. Bien qu’elle habitât la campagne depuis plusieurs années, elle s’amusait de toutes petites choses, ce qui faisait dire à Auguste qu’elle était sotte. Elle courait avec les enfants ou bien elle embrassait Delphine et s’extasiait sur ses yeux.

— Charles ! Charles ! disait-elle, viens donc voir les yeux de cette petite ; quels beaux yeux ! quels beaux yeux d’eau !

Le notaire, pendant tout ce temps, causait avec Bernou. Affable, lui aussi, il ne dédaignait pas le patois pour bien marquer qu’il ne reniait point son origine paysanne. Son air tranquille, la simple clarté de ses yeux honnêtes, disaient d’ailleurs cette origine. Il était de scrupuleuse lignée ; il avait derrière lui des siècles de droiture. Bernou lui confia son argent, sept mille francs. Six mois après, plantant là femme et enfants, le notaire filait avec une drôlesse.

Ce fut un gros scandale dans le pays ; ce fut la ruine pour une cinquantaine de familles. Le notaire emportait deux cent mille francs raflés dans des tiroirs de pieds-terreux et de pile-mojettes, deux cent mille francs économisés liard par liard, on ne sait comment, grâce à d’incroyables et presque honteuses privations.

Bernou reçut le coup en homme fier qui ne laisse rien voir ; sa femme aussi tint bon ; s’ils pleurèrent, personne n’en sut rien. Simplement, ils continuèrent à travailler. Entre eux, par une entente tacite, ils ne parlaient jamais de cette perte : les enfants ne l’apprirent que plus tard par des voisins.

Mais, à dater de ce jour, les Bernou eurent toutes les malchances possibles. Dès l’année suivante, une épidémie vida l’étable, et il fallut emprunter ; puis des chevaux se blessèrent sur la carriole, les poulinières avortèrent ; des vétérinaires vinrent, et des empiriques, et des sorciers de village : il fallut emprunter encore.

Enfin le moulin et la terre qui en dépendaient furent vendus, et le nouveau propriétaire éleva tout de suite le prix de ferme : ce fut le coup de grâce. Bernou arriva à ne plus pouvoir payer le maître. Dès lors, il se découragea. Toujours jovial avec les pratiques, il avait à la maison de muettes tristesses. Il s’enfermait en son moulin et il y remâchait sa détresse, son chagrin immense d’abandonner cette maison où ses anciens avaient travaillé, où il avait espéré voir travailler son gars. Car il faudrait s’en aller, il faudrait vendre ; il n’y avait plus moyen d’éviter cette honte. Il faudrait avouer les dettes si soigneusement cachées à tous, même aux enfants ; et ces enfants n’allaient-ils point faire des reproches pour n’avoir pas été avertis plus tôt ?

La Bernoude trouvait souvent son homme assis sur des sacs, les épaules mornes et la tête basse. Elle s’efforçait en vain de le consoler.

— Voyons, Bernou, disait-elle, pourquoi te donner tant de tourments ? Tu verras que tu tomberas malade.

Il tomba malade, en effet. Il prit l’habitude de s’acagnarder devant l’écluse entre deux vergnes haut ébranchés qu’il avait vus tout petits ; silencieusement, il regardait l’eau moirée, l’eau toujours jeune dont le soleil faisait scintiller les rides.