Quand les beaux jours furent passés, il garda le lit et ses forces déclinèrent très vite. Un matin, il dit à Auguste :
— Arrête le moulin, mon gars ; il ne virera plus pour moi, et pour toi il ne virera guère ; arrête le moulin, mon bon gars.
Le moulin se tut et seule l’eau chanteuse, l’eau toujours jeune, accompagna les prières des morts ; accompagna les prières des morts d’une rumeur en sourdine, aussitôt qu’elle eut cessé de travailler.
« Il ne virera plus pour moi et pour toi il ne virera guère. »
Bernou était mort pour avoir trop pensé à cet abandon qu’il jugeait inévitable. Après lui, ses enfants essayèrent bien de lutter, mais les dettes étaient trop grosses ; le loyer des deux dernières années n’avait pas été payé ; le régisseur fit vendre. Les créanciers furent remboursés, mais il ne resta rien. Auguste et Delphine durent se gager ; quant à la Bernoude et à la grand’mère, elles allèrent s’installer dans une petite maison, meublée sommairement à crédit ; elles y furent suivies de leur chagrin et de deux chats, libres animaux que l’on n’avait point su vendre.
L’année suivante, Auguste se maria ; depuis assez longtemps, il avait pour bonne amie une cousine orpheline. Elle se gageait comme lui. Bien qu’elle eût quelques sous, elle ne retira point ses amitiés quand les Bernou furent vendus.
A la Saint-Michel, le jeune ménage prit une borderie de cinq hectares aux Arrolettes ; et comme il y avait là plus de travail qu’il n’en fallait à un homme, la mère Bernou et l’aïeule allèrent habiter avec Auguste. Peu de temps après, l’aïeule mourut.
Quant à Delphine, elle resta chez les Pitaud, qui l’avaient gagée dès son départ de la Rue.
Comme elle avait été un peu gâtée chez elle, on avait cru qu’elle s’habituerait mal à servir les autres. Il n’en avait rien été ; elle s’était mise bravement au travail. Moins forte que certaines filles de ferme, elle se rattrapait par son adresse, et les Pitaud s’étaient attachés à cette servante, dont le travail n’était jamais à refaire ou seulement à finir. Elle les charmait aussi par son humeur égale et sa docilité gaie.
Elle n’avait ni le temps ni le goût d’aller aux foires de jeunesse et aux assemblées où l’on danse. Le dimanche, elle revenait tôt de la messe.