Et voici que Séverin revoit, très loin en arrière, une maison toute pareille à celle-ci : des poutrelles fumées et fléchissantes, un lit, un buffet avec son vaisselier, une table qui boite à cause de la terre inégale… oui, pareille, bien pareille ! Là, dans le coin de la cheminée, sur la pierre fendue, une vieille aux yeux blancs qui crachote dans la cendre, puis une autre femme voûtée avec des lèvres pâles, puis des petits qui pleurent et qui se traînent à peine vêtus… Quelle vision ! les genoux transis, la huche vide, la faim, le froid, la toux, la mort qui passe… Ce n’est pas un cauchemar, c’est un souvenir.
Oh ! serait-ce possible !
Il regrette le bel habit de noces et tant de viande et tant de vin, et tant de miches, tout cela qu’il va falloir payer. Oh ! ce foyer bas, cette porte démolie, cette fenêtre étroite !
La couverture a glissé ; il a presque froid. Delphine dort ; un souffle léger passe entre ses lèvres entr’ouvertes ; ses dents luisent. Elle est lasse ; elle est un peu pâle et délicate. Il glisse son bras et l’enserre doucement d’un geste de défense. Mais elle, réveillée, lui tend sa bouche fraîche, et aussitôt il oublie tout : la dépense, la misère et la mort.
DEUXIÈME PARTIE
CHAPITRE PREMIER
LES PELLETERIES
Il y avait, à parler juste, deux villages aux Pelleteries, le Grand-Village et le Bas-Village.
Les Grandes-Pelleteries ne comprenaient que quatre maisons. On disait Grandes-Pelleteries parce que ces maisons étaient des fermes importantes, avec de longs toits ; peut-être aussi parce que les bâtisses occupaient le haut d’une butte, d’où l’on voit jusqu’aux clochers de Vendée, quand le temps est sec.
Aux Basses-Pelleteries, il n’y avait que des creux-de-maisons, des gîtes de valets et de journaliers entassés au bord du chemin Roux, un chemin très sale et si tortueux qu’on l’appelait aussi le chemin de la Queue-de-Serpe. Ceux des fermes comparaient ces masures aux petites balles de bouse sèche qui sonnent aux crins des vaches ; ils disaient pour rire : le Bas-Village est accrotillé à la queue de serpe. Et, en effet, ce village avait bien l’air d’une vieille chose malpropre, avec ses murailles verdâtres toutes flétries, ses fenêtres à petits carreaux, ses portes basses s’ouvrant comme des gueules noires, ses toits inégaux, enchevêtrés, incurvés, bosselés et ravaudés grossièrement au fil écru des tuiles neuves. Collé au chemin Roux, il semblait sucer l’humidité des flaques qui y croupissaient. Il était tapi, à mi-butte, dans un pli de terrain sous un tout petit lambeau de ciel. Des jardins l’entouraient, plantés d’arbres tors, de vieux pommiers aux brindilles inextricables. Lugubres pendant l’hiver, ces arbres faisaient, au printemps, une ceinture candide et merveilleuse, et le pauvre village endormi sous la brume se réveillait dans la gloire.
Une douzaine de familles habitaient là ; une douzaine de familles et soixante enfants, les uns déjà grands, gagés dans les fermes, les autres écoliers par raccroc et chercheurs de pain : un vrai grouillement de misère.