Séverin et Delphine demeuraient dans la dernière maison du village, en bas, du côté de la route. C’était la plus vieille, et aussi la plus décrépite ; elle avait été inoccupée pendant deux ans, et l’on n’y faisait plus de réparations. Le toit, fléchissant comme un toit chinois, ne recouvrait qu’une pièce, une pièce très sombre où l’on pouvait faire tenir une table, une armoire et deux lits en plaçant le second en travers au pied de l’autre. Près de la porte, une petite échelle permettait de monter au grenier ; les barreaux de cette échelle avaient été frottés par tant de talons qu’ils luisaient. La porte était à deux fois, comme les portes dont on parle dans les contes.
Séverin avait loué cette cabane parce qu’il n’avait pas le choix et aussi parce qu’elle ne coûtait que quarante francs l’an ; d’ailleurs, le petit jardin permettrait d’élever des lapins.
Il avait acheté à une vente, pour une somme assez faible, un lit, une table de bois blanc, quatre chaises et un vieux buffet avec son vaisselier. Delphine, de son côté, s’était occupée de garnir le lit et d’acheter quelques menus objets. Quand ils eurent tout payé, noces, meubles, vêtements, il leur resta encore cent francs que Delphine cacha dans sa paillasse, car la porte loquetait très mal du dehors.
Alors, ils firent des rêves.
Lui, allait recevoir trois cent cinquante francs à la Toussaint ; elle, d’ici là, gagnerait plus que sa vie à aller en journée chez la Pitaude et à faire des laveries aux alentours. Ils pourraient mettre de l’argent de côté, et ils quitteraient cette maison pour une maison plus belle où il y aurait une chambre.
En attendant, Séverin apporta du jardin un mélange de terre et de brique pilée pour combler les trous qui faisaient clocher la table et les chaises. Puis il fit une huche à pain qu’il suspendit à la maîtresse poutre.
A la Toussaint, on acheta beaucoup de choses qui manquaient ; on étoffa le lit qui était véritablement trop mince pour le temps d’hiver. Delphine attendant un petit, il fallut se préoccuper du berceau et préparer des langes, des brassières. Les quatre cent cinquante francs furent écornés plus qu’on ne l’avait prévu. Cependant Séverin acheta encore un petit fût de vin — trente litres — destiné à la compagnie, avait-il dit aux voisins. En réalité, c’est qu’il trouvait Delphine un peu pâle ; il voulait qu’elle se soignât. Comme il plaçait le fût derrière le buffet, il se prit à songer qu’il n’y avait jamais eu de vin dans la maison de Pâtureau le Boiteux.
Les choses étaient changées, décidément. Delphine, qui n’avait pas été consultée pour cet achat, blâma son homme et se promit bien de ne pas boire ce vin.
Le premier hiver fut mauvais. Delphine fit une fausse-couche et fut longue à se remettre.
Le médecin consulté lui défendit le travail de force ; alors elle tricota et fila pour les gens de métairie ; mais à cette besogne-là on est bien loin de gagner son pain, même sec. D’ailleurs, il faut se chauffer en filant ; le bois manqua : il fallut en acheter d’autre, beaucoup d’autre. Et, encore une fois, quand on eut payé le boulanger et le médecin, l’épargne fut bien mince.