Cependant Delphine se trouva tout à fait rétablie au printemps. Elle songea à se gager chez les Pitaud qui l’avaient demandée pour les mois d’été ; Séverin se fâcha presque : il voulait sa femme chez lui.

— Tu iras en journée, disait-il ; tu gagneras davantage, et tu te reposeras quand tu voudras. Te gager et au moment du gros travail ! Tu es si gaillarde !…

Mais elle le raisonna, lui montra les quatre sous d’économie ; il fallait acheter du linge ; les enfants viendraient et la maladie peut-être… Au moins, en se gageant chez Pitaude, elle n’aurait pas de boulanger à payer, et elle gagnerait de bel argent. Il céda.

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On était en avril. Tous les matins, Séverin sortait du lit vers trois heures, et dès qu’il avait pris son pantalon et trouvé ses sabots, il réveillait Delphine. Elle aimait à se laisser secouer comme une paresseuse ; elle geignait, s’étirait, glissait entre ses mains ; puis, soudain, lui jetant les bras autour du cou, elle s’enlevait d’un souple mouvement de reins et retombait assise sur le bord du lit, les jambes pendantes.

— Donne-moi mon corset ! et mes sabots ! vite, vite !

Elle riait, toujours un peu gamine, malgré ses vingt-six ans ; lui, moins gai de nature, finissait cependant par s’amuser aussi. Ils s’habillaient dans l’obscurité, par économie ; elle avait l’habitude de se coiffer à la ferme une fois le jour venu.

Le soir, Séverin passait chercher sa femme en revenant des Marandières. Ils rentraient ensemble, lourds de fatigue ; le samedi ils s’attardaient par les vergers ; dans les endroits sombres ils marchaient tout près l’un de l’autre comme avant leurs noces ; en arrivant au Bas-Village, ils se séparaient un peu.

Ils vivaient tendrement la journée du dimanche. Séverin, comme à l’habitude, allait chez son patron pour aider au pansage ; mais dès que la soupe était mangée, sur les huit heures, il revenait aux Pelleteries. Delphine avait déjà déjeuné, balayé, ciré le buffet et sorti les belles hardes ; la maison s’éclairait d’un peu de soleil, et la chemise blanche, dépliée, égayait la couverture du lit.

Séverin n’était jamais aussi heureux qu’à ces moments-là. Quelle douceur de s’habiller nonchalamment ! Son bonheur était fait de mille petites choses ; et c’étaient la bonne odeur du savon rose soigneusement ménagé, la brûlure légère au menton après le passage du rasoir, le clapotement de l’eau dans la terrine où il se lavait le torse, les tapes dans le dos, tapes du soleil jouant à la main chaude, tapes de Delphine jouant à la main froide.