Ils arrivèrent fort tard aux Pelleteries ; Delphine n’était pas couchée ; elle commençait à s’inquiéter. Séverin, ébloui par la chandelle, vacillait un peu. Il voulut expliquer avec des mots de tendresse qu’il avait pensé d’abord à elle ; il voulut dire aussi qu’il avait gagné aux cartes et n’avait déboursé que l’argent d’un litre. Mais il avait la langue pâteuse et s’embrouillait ; il s’écroula sur une chaise en montrant le panier. Alors Delphine l’aida à se déshabiller et bientôt il ronfla.

Le lendemain, Maufret et lui eurent honte de cette soûlerie dont les femmes riaient entre elles.

CHAPITRE III
LOUIS VI

Chauvin du Pâtis était un homme de cinquante ans, gros et court. Il était le frère de Chauvin du bourg, qu’on appelait Chauvin le riche, parce qu’il avait épousé tout jeune une fille de trente ans, méchante, laide, un peu bossue, mais connue sous le nom de Marie fesse-dorée. A vrai dire, Chauvin du bourg n’était plus bien riche, ayant perdu de l’argent dans un petit trafic de grains ; il avait cependant pu envoyer ses deux enfants à l’école : l’aîné était prêtre, et le cadet avait une place quelque part dans les bureaux.

Tout cela faisait que les Chauvin étaient des gens considérés dans la commune. Celui du Pâtis passait lui-même pour riche, bien qu’il ne le fût point. En tous les cas, c’était un vrai brave homme. Il aimait le travail bien fait et vite fait, mais tous ceux qui le connaissaient le déclaraient franc comme l’or ; ses anciens valets disaient :

— Chauvin, Chauvin du Pâtis ? dur de peau, tendre de cœur ; chez lui, on se lève tôt, mais le bon ouvrier est bien vu. Bon gars et bonne maison !

— Bonne grange ! disaient de même les vieux mendiants qui vont le long des routes béquillant et clochant ; bonne grange, on n’y est pas chiche de paille.

Séverin fut vite accoutumé à sa nouvelle condition. Il était va-devant. Après lui venait un second valet et les fils, Jacques et Florentin, l’un de dix-huit ans, l’autre de quinze, tous les deux ardents à l’ouvrage, bien qu’un peu mastocs comme le père.

A la maison, il y avait deux filles qui aidaient la patronne.

Un grand fils aîné et un plus jeune étaient morts en quinze jours quelques années auparavant. Chauvin ne s’en était pas consolé : il parlait peu et d’une voix toujours grave.