D’ailleurs, il avait, sans qu’on le sût, d’autres tracas. Ses affaires n’allaient pas, il avait des dettes. Depuis la mort du gars, il fallait un grand valet de plus, et encore avait-on bien de la peine ; la terre, en effet, sans être mauvaise, était malaisée, compacte, lourde comme pâte ; les pluies de printemps la rendaient inabordable.
Surtout le Pâtis était affermé beaucoup trop cher. La première année que Séverin passa chez Chauvin fut l’année de la sécheresse ; année mauvaise pour tous, année fatale aux petits cultivateurs qui vivaient au jour le jour.
Un été superbement bleu brûla la terre. Le printemps ayant été frais, les labours de mars avaient fait dans les champs d’argile du Pâtis de grosses mottes luisantes ; elles devinrent si dures par la suite, ces mottes, qu’on les aurait prises pour d’énormes briques contrefaites. Les plants de betteraves et de choux ne prirent pas racine ou se desséchèrent peu à peu ; le maïs, à peine né, fut roussi.
Les gens se désolaient ; ils guettaient les nuages, sondaient l’horizon pâle, suivaient de l’œil la moindre fumée.
Deux ou trois fois, des flocons très hauts et très blancs, semblables à de la laine bien cardée, cachèrent le soleil ; à ces moments-là, on criait d’un champ à l’autre :
— Cette fois, ça y est ! le temps est cailleboté ; la belle nuée est sur le soleil, il y a du changement !
Mais la belle nuée s’en allait doucement comme une lente troupe d’oiseaux sauvages, et bientôt on la voyait massée en un tout petit coin du ciel.
On fit des prières. Les prêtres consentirent à mener au pied des calvaires des processions chantantes — qui soulevaient toujours la même poussière jaune. Et comme tout cela n’amenait pas l’eau, des femmes imaginèrent d’aller prier au pied des arbres qui abritent les sources ; elles partaient le soir, par groupes de trois ou de sept, et elles allaient, dans l’ombre recueillie, offrir leurs formules chrétiennes aux vagues divinités des branches et du vent.
Le temps des moissons vint et passa sans que l’on vît l’eau ; quelques coups de tonnerre se firent entendre, mais la nuée ne creva jamais. L’orage, même avec de la grêle, eût été le bienvenu : tout, plutôt que ce ciel trop bleu et ce soleil trop blanc qui buvait l’eau des mares. Les ruisseaux étaient secs ; les fontaines et les puits baissaient ; les menues sources épaisses dans les prés bas, celles qui jaillissent au revers des talus dans les chemins creux étaient depuis longtemps taries. La terre ne pouvait plus suer.
Le moment fut dur pour beaucoup de fermiers ; quelques-uns fléchirent ; il y eut des ventes. Comme les fermages ne diminuaient point, les gages des valets eurent une tendance à baisser. Séverin, pour rester au Pâtis, dut se contenter de trois cent vingt-cinq francs. Delphine, qui se trouvait de nouveau enceinte, n’avait pas pu travailler hors de chez elle. Pour arranger les choses, elle accoucha vers la fin de décembre de deux bessons. Coïncidence étrange et qui fit beaucoup rire ceux des Pelleteries : une dizaine d’heures plus tard, la Maufrette accouchait de son treizième, un énorme garçon.