Madeleine approchait des Moulinettes. Elle n’était jamais allée à cette ferme ; mais son frère lui avait indiqué le chemin et, d’ailleurs, elle apercevait le toit neuf, très rouge entre les branches.

Elle s’arrêta un moment pour regarder ; l’endroit de loin, lui paraissait avenant et gai.

Cependant elle craignait de ne pas s’habituer. Jusqu’à présent elle n’avait vécu que dans de grosses fermes où le travail était pénible mais simple et joyeux. On la commandait et elle allait, sans autre souci que de mener rondement sa besogne.

On lui disait : lave ! Elle lavait douze heures d’affilée, mangeait sa soupe et se couchait. Au temps d’été on lui disait : moissonne ! Elle prenait sa faucille et suivait les hommes ; et cela lui faisait alors des journées très dures parce qu’à l’heure de mérienne elle reprenait son travail de femme.

Mais on ne lui avait jamais dit : achète et vends ; pèse le beurre, donne le fil au tisserand. Jamais surtout on ne lui avait dit : lève ce petit et nettoie-le ; s’il pleure, tâche de le consoler ; apaise, corrige, câline…

Elle n’avait jamais rien dirigé et, quand on lui parlait des enfants, elle répondait :

— Je ne les aime pas autour de mon cotillon ; ils empêchent de travailler.

Quand le père Corbier était venu la gager elle avait dit non, tout de suite. Mais le vieux avait insisté, faisant valoir les avantages de la condition : être quasiment maîtresse au lieu d’obéir toujours et demeurer tout près, à une petite lieue de chez sa mère… Et puis, lui que ses mauvaises jambes retenaient souvent à la maison, il lui aiderait un peu, veillerait sur les enfants… Enfin il avait offert un bon prix. Si bien qu’elle avait cédé, très flattée au fond dans son amour-propre de fille sage et capable.

Maintenant qu’elle approchait ses craintes renaissaient.