— Cette petite, avant qu’il soit longtemps, c’est elle qui me donnera des idées pour toute chose à la maison.
Une bouffée d’orgueil lui gonfla la poitrine ; puis ses regards flottèrent et sa pensée bondit en avant comme un chevreau de l’année.
— Quand Jo sera grand… moi je serai une vieille bonne femme… Je ne serai peut-être plus aux Moulinettes… C’est Lalie qui tiendra ma place… Qui sait où je serai ? Il viendra me voir et je lui ferai une tasse de café… Il ira au régiment et il aura des permissions… Bonjour Nêne ! tu files toujours ta quenouille !… Son sabre fera frac ! frac ! derrière lui ; je lui demanderai s’il est bien nourri et je lui donnerai une pièce… Et puis il aura une bonne amie et il se mariera… Seigneur, faites que j’aie de l’argent pour ne pas lui faire déshonneur au moment de la noce et pour lui offrir un beau cadeau !
Elle tordit encore une fois son linge et se remit au travail.
Il faisait beau laver. Le ruisseau courait assez vite en sautillant sur ses bosses et en faisant un tout petit charivari de grelots. Au-dessus du lavoir, l’eau était si claire qu’on voyait très bien les choses du fond. Les petits vairons voyageaient par bandes nombreuses ; par moments, ils remontaient vers la surface et, tous ensemble, se mettaient à tourbillonner.
Madeleine pensait :
— Peut-être bien qu’ils font une ronde ces petits ; et la mère est au fond qui mène la danse. Toutes les bêtes du Bon Dieu, c’est mignon quand c’est jeune… Je voudrais savoir où est la mère vaironne et si elle s’occupe de ses petits.
Madeleine agitait l’eau par mouvements prompts de grande laveuse ; elle ne craignait point de se mouiller les bras ni de faire sauter des gouttes jusqu’à son visage. Elle frottait entre ses mains pour ne pas user l’étoffe et, quant au savon, elle en était très ménagère : elle rinçait vivement, le linge défripé d’un coup sec, claquant à hauteur de figure.
Elle avait d’abord lavé la dépouille des hommes et les torchons de cuisine : il lui restait le linge fin des petits et son idée était qu’il fût très propre. Le dimanche suivant, en effet, le cousin de l’Ouchette donnait un repas ; Michel, empêché, ne pouvait y aller, mais Madeleine devait y conduire les enfants. Elle voulait tout préparer pour qu’ils fussent plus beaux que les autres.
Elle étendit donc sur sa planche un jupon de cretonne à fleurs et elle se mit à le savonner avec grand soin ; puis elle frotta longuement, pas trop fort. C’était un travail à son gré qu’elle eût aimé faire durer.