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PRÉFACE
Les éditeurs s’imaginent généralement que les lecteurs se demandent toujours, avant d’acheter un roman, s’il est parisien, provincial, ou paysan. Quelle que soit l’idée que nous nous fassions de leurs préjugés, il vaut mieux se garder, quand on leur présente un manuscrit, de leur signaler que c’est celui d’un roman provincial ou d’un roman paysan. Ils le découvriront — peut-être — toujours trop tôt ; enfin, on court encore la chance qu’ils ne s’en apercevront pas.
Jadis, et ce temps n’est pas si éloigné de nous, on classait les romans autrement. De même qu’il y a huit ordres chez les insectes, on avait décrété qu’il devait y avoir vingt ou vingt-cinq espèces de romans — depuis le roman idéaliste de Mlle de Scudéry, jusqu’au roman naturaliste de Zola, en passant par le sentimental, le moral, le philosophique, l’historique, le fantastique, l’ironiste, le réaliste, le lyrique, l’analytique et tout le reste de cette longue bande aux titres sauvages, sans oublier le roman-feuilleton, pègre du genre.
C’était à se croire dans la boutique d’un pharmacien en face des bocaux étiquetés.
Or, si l’on s’était donné la peine de réfléchir, n’aurait-on pas promptement trouvé que, dans le roman qui nous a donné la sensation de la vie, toutes les classes sont représentées ? Les unes avec un fort coefficient, les autres avec un faible ; mais toutes sont là, comme toutes les notes de la musique se trouvent dans un violon accordé, prêtes pour l’exécution de tous les airs du monde ; des plus simples aux plus compliqués.
Flaubert, par exemple, n’est-il donc qu’un romancier réaliste parce qu’il a écrit Madame Bovary ? Ne peut-on le faire entrer, paré d’aussi justes titres, dans la classe des ironistes, à cause de Monsieur Homais ? Dans la classe des pamphlétaires à cause de brefs passages où il fouaille si durement la société ? Dans la classe des sentimentaux, à cause des aspirations d’Emma ? Dans la classe des rustiques, à cause du père Rouault ? Dans la classe des analytiques, à cause du caractère si décanté de Charles Bovary ? La classe des lyriques lui est ouverte, parce qu’il a le bel amour si fou d’Emma pour Rodolphe ; et la classe des traditionalistes aussi, pour tout ce qu’il exprime de tendresse discrète à l’égard de la demeure solidement organisée, base première de la bourgeoisie, dont rêve Emma — et beaucoup d’autres classes, encore, celle des romantiques comprise, où on l’a poussé malgré lui, et celle des moralistes, à l’accès de laquelle il a droit. Qu’y a-t-il, en effet, de plus moral que la mort de son héroïne ?
Tout cela dans un seul roman ?
Mon dieu, oui ! Parce que ce roman est la vie même des hommes dans un milieu et que dans tous les milieux il y a la bataille de tous les sentiments humains. Selon la nature du sujet ou de l’auteur certains sont reproduits avec une religieuse fidélité, d’autres sont agrandis par un multiple, d’autres subissent de vengeresses anamorphoses — mais l’essence de chacun demeure intacte.
Alors pourquoi ces étiquettes dont l’une d’elles seulement ne dit toute la vérité que pour une œuvre écrite dans un but déterminé, et qui n’a du roman que le sous-titre menteur ?