Tiennette s’assit mais il lui fallut un bon moment pour se remettre. A la fin, pourtant, Madeleine put comprendre les choses.
Tiennette était gagée chez des fermiers catholiques dans un petit village près de Chantepie. C’était la deuxième année qu’elle passait dans cette maison. D’abord tout avait bien marché, avec les patrons comme avec les autres valets du village. Mais à la Toussaint de nouveaux valets étaient venus qui avaient mis le désordre. On avait commencé par la tenir à l’écart parce qu’elle était seule de sa religion ; puis on avait fait des cancans sur son compte : elle allait ici, elle faisait cela, elle se conduisait mal…
— Il y a un triste gars qui vient souvent à la maison, ce Boiseriot qui a été chassé des Moulinettes… On l’écoute parce qu’il est enragé catholique… Je pense que c’est lui qui invente ces histoires.
— Tu peux le croire, dit Madeleine… C’est un mauvais homme dont il faut se métier.
— Dès qu’il est arrivé au village, à la Toussaint, ma patronne m’a fait vilaine humeur… et cela a toujours été en empirant. Maintenant on est en garde contre moi ; quand je reste seule à la maison on met tout sous clef… Je ne veux plus de cette vie ! Hier n’a-t-on pas égaré une paire de ciseaux… Ce matin, pendant que j’étais au chapelet, on a ouvert mon armoire et fouillé dans toutes mes boîtes ! Crois-tu ! Est-ce que j’ai l’air d’une voleuse, moi ? Je leur ai dit ce que je pensais et me voilà. Maman ira chercher mes hardes si elle veut ; quant à moi, non, je ne remettrai plus les pieds chez ces gens-là !
Tiennette reprit à sangloter. Madeleine s’efforçait de la calmer.
— Tiennette ! voyons, Tiennette, ce n’est pas une raison pour se mettre en cet état !
— C’est que tu ne sais pas ! balbutia-t-elle… Il peut apprendre tout cela, lui, et qu’est-ce qu’il pensera ?
— De qui parles-lu ?
— De… de Gédéon… Il est loin… je ne peux lui parler pour me défendre. On est capable de lui écrire contre moi… on l’a fait déjà une autre fois. A moi, on est bien venu dire qu’il était malade, à l’hôpital !… et ce n’était pas vrai, je l’ai bien su.