Plus brièvement, nous demandons au roman d’être vivant. Vrai ou faux, qu’il nous donne l’impression non pas du possible, non pas du vraisemblable, mais l’impression du vrai.
Or, copier strictement le vrai, ce n’est, ni plus ni moins, que travailler à mettre au monde une œuvre morte.
L’écrivain ne doit donc pas copier la vérité. Il doit la créer — et pour la créer, il doit prélever l’essence de ce qu’il lui faut dans ce qu’il voit, la transporter dans les tableaux qu’il a saisis ou qu’il a imaginés, et refaire avec eux de la vie.
C’est l’affaire du véritable romancier.
Son art ne s’apprend pas. Il le construit lui-même : encore faut-il que, pour la base, il ait trouvé la large pierre qui supportera tout l’édifice. Juché sur elle, celui qui deviendra plus tard un romancier, contemplera ce qui l’entoure. Du premier coup, son œil verra, dans la vie qui l’environne, ce qu’il devra recréer dans le creuset de l’écrivain qu’il deviendra. Alors, il pourra se mettre à construire son édifice sur la large pierre qui tient au sol et à laquelle nulle autre ne peut être substituée.
Cette pierre, Ernest Pérochon l’avait dans son domaine. De cet observatoire, avant d’écrire, il a longuement regardé la contrée autour de lui ; il a sorti, de ci de là, les documents qu’il a cru devoir retenir ; il les a mis dans son creuset et, avec une application qui ne rappelle jamais l’effort, il les a fondus ; puis il a recréé de la vie. A l’exemple des meilleurs de nos maîtres, ajoute-t-il à la vérité pour la rendre plus frappante ? Nous ne voyons pas les traits qui devraient porter sa signature. Retranche-t-il des parties inutiles ? La vérité qu’il nous livre ne nous en paraît pas desséchée.
Tout est simple, chez lui ; tout est à l’image de son pays qui n’est pas grandiose et qui n’est pas bruyant. La terre y est franche, les êtres y sont burinés avec une netteté qui rappelle la manière des plus grands dessinateurs parmi les primitifs. Ils sont faits pour leur pays, et partout le pays règne en maître, et partout il est peint avec des mots précis et savoureux que l’on ne peut oublier.
Cette histoire de Nêne, où il y a des parties âpres comme ces parcelles rocailleuses, incultivables, coincées entre deux champs gonflés de richesses, recèle des pages d’une tendresse de jeune prairie.
Parcourez la contrée où l’auteur a placé l’action de son livre : vous y trouverez des champs — champs d’avoine, champs de blé, tranaines, betteraves, prés ; vous y trouverez ruisseaux, mares, étangs, landes, boqueteaux, larges routes et chemins creux… Je ne puis choisir une meilleure image pour rendre l’impression de ce roman, divers comme son pays, aimable et solide, séduisant et, parfois, sévère comme lui.
Enfin, l’écrivain a eu cette rare fortune d’être placé là où existe encore un schisme actif en France, d’en guetter l’effet sur les mœurs et de nous le rendre avec un bonheur et une discrétion de parfait romancier qui incorpore à son œuvre le morceau précieux dont il aurait pu faire une pièce unique.