Comme ils étaient seuls et comme il aimait tendrement cette sœur aînée, il n’avait pas été gêné pour ajouter :
— Et puis, de le voir, ça me fait une raison, ma grande… Si tu veux, à midi, je me placerai à côté de Samuel le Salutiste et tu mettras un litre d’eau devant nous.
Les tables étaient dressées dans la grange à gauche des bâtiments. Madeleine avait sa cuisine libre. Elle avait pris une femme à la journée, une vieille dissidente qui suivait la machine d’une ferme à l’autre pour laver la vaisselle et porter à boire dans l’aire, vers le soir, quand les gars devenaient trop libres avec les jeunes.
Étaient venues aussi pour aider Madeleine, ses deux cadettes, Tiennette et Fridoline, celle-ci plus rousse que Madeleine, celle-là de teint ferme et jeune et fraîche et rieuse comme une pastoure de conte.
Madeleine veillait aux enfants et dirigeait son monde. Fridoline l’aidait à préparer la table maigre où les plats étaient nombreux. Fridoline était une cuisinière attentive et les gars la laissaient travailler en paix parce qu’elle n’était pas portée pour les plaisanteries, sans doute aussi parce qu’elle n’était pas très belle.
Tiennette et la vieille étaient chargées de la table grasse pour laquelle il fallait beaucoup moins de soins ; deux ou trois grandes platées de viande, cuite un peu au hasard, comme cela, avec de l’eau, du beurre, du sel, sans goûter bien sûr ! La vieille se penchait sur les casseroles avec un air de sorcière jetant ensemble le gros sel et les malédictions.
Tiennette avait du temps de reste. La cuisine l’inquiétait beaucoup moins que les agaceries des gars. Ils étaient six porteurs de sacs, pas tous bien jolis, mais tous aussi jeunes qu’elle, six garçons de dix-huit ans qui, à la file, passaient dans le corridor et montaient au grenier. Gédéon, qui en était, se donnait de l’importance parce qu’il était le valet de l’endroit. Il indiquait aux autres la place où ils devaient vider leurs sacs et il venait dans la cuisine pour dire :
— Le Dattel rend, mais il y a des grains faillis.
— C’est bien fâcheux ! disait Madeleine, attentive à ce bruit du froment pleuvant là-haut dans le grenier et qui serait la richesse de la maison.
Quelquefois le garçon galopait dans l’escalier et, tout haletant :