Elle aimait sa mère, ses sœurs, Michel… elle était toute bouleversée par le malheur de son frère… et d’autre part il y avait des gens qu’elle détestait ou qu’elle tenait en défiance ; bien des images douces ou tristes lui venaient dans l’idée, mais elles passaient toutes, se suivant l’une l’autre comme des voyageurs dans une auberge. Pour Lalie et pour Jo la table était toujours servie ! Ils avaient la place capitonnée et douillette, la place de choix bourrée de fine laine et ils n’en sortaient point.

Elle-même s’en étonnait.

— Chétifs, vous me donnez bien de la peine et pourtant vous êtes rois.

Qu’elle fût à la maison avec eux, où qu’elle fût au lavoir, ou qu’elle fût à la chapelle, toujours son esprit était, pour eux, en travail de nouveauté.

— Je mettrai à Lalie un ruban bleu… Elle est blanche, elle grandit trop ; je lui ferai de l’eau rouillée pour lui donner de la force. Jo est content quand il me tape sur la tête. Je puis jouer avec lui un quart d’heure tous les matins… je n’ai qu’à me lever plus tôt.

Elle les voulait aussi heureux que s’ils avaient eu leur mère. Sa tendresse la rendait adroite et inventive. Elle, qui ne savait tricoter qu’aux broches, avait appris un point de crochet et leur avait fait à chacun, pour l’hiver, un joli manteau de laine bleue.

Le dimanche, elle habillait la poupée de Lalie et faisait au petit des fouets d’écorce tressée ou des chaises de jonc.

Et puis, à Lalie, elle apprenait les prières et le nom des jours et le compte des doigts.

La fillette ne la quittait pas plus que son ombre. Quant à Jo, il faisait aussi ce qu’il pouvait pour la suivre ; elle le semait par la cour ou dans le jardin, mais il la rattrapait à la maison et sautait à ses jupes en criant pour lui faire peur.

Il s’était mis un peu tard à parler. Il voulait tout dire à la fois et s’embarrassait aux mots difficiles, avec de grands éclats de rire ou des trépignements de colère, selon le cas.