Ainsi le voyageur, sur la terre d’Afrique, quoi qu’il fasse et quoi qu’il veuille, est toujours Christophe avec son long bâton, portant, auprès de sa tête inclinée, l’Enfant avec le globe et l’auréole de la lumière invisible.

V
A FINIBVS TERRÆ AD TE CLAMAVI

ARGVMENT. — LA VIE DES CAMPS. — S’ADONNER A LA CONTEMPLATION. — LE RETOVR A LA COMPLEXITÉ. — VERS LA MER. — IL N’Y A PLVS MOYEN D’ÉVITER LE COMBAT. — CONDITIONS DE LA LVTTE. — ÉLOGE DE LA PAVVRETÉ. — L’ARMÉE DV SILENCE.

Voici à peu près ce qu’un étranger aurait pu voir du camp des méharistes : un désordre de petits abris en paille, de tentes basses, bariolées et rapiécées, où semble grouiller une vie confuse ; la tente du chef ni plus haute ni plus luxueuse que celle des soldats ; ici, une femme bleue allaitant un bébé nu, là, de petits enfants jouant sur des nattes en paille de palmier ; des hommes de toutes races, venus des quatre coins de l’Afrique ; le grouillement d’une banlieue ; tout l’espace habité, resserré sur le faîte d’une petite colline de sable surplombant à peine l’immense mer des dunes comme une barque basse sur le clapotis de l’eau illuminée. On est à Zoug. Et voici, au plus lointain horizon, tous les points donnant l’azimuth et la latitude : au sud les dômes granitiques de Ben Ameïra et d’Aïcha ; au sud-ouest, le piton d’Adekmar et le Gelb Azfar ; au nord, Kneïfissah, comme un rongeur sur la table de bois blanc ; à l’ouest, la chaîne de Zoug, aussi mince et nette que la sépia sur une toile peinte de la Chine. C’est tout. Hors ces témoins, prêts à répondre de l’emplacement, rien qui attire le regard, ou qui l’amuse. Ni formes, ni couleurs. De la lumière sans couleur. Un seul Personnage compte, et c’est le Ciel. Immense, fait d’une belle matière d’azur profond, occupant toute la place, il apparaît comme la plus certaine des choses créées. Parfois, un flocon effilé le traverse de part en part, sur le plus grand diamètre, — mais bien en vain, car nulle pluie ne surviendra de toute l’année. La terre, elle, visiblement ne sert que de support à ce ciel, et, par ce rôle d’esclave qu’elle assume, elle conduit aussi à la dilatation du cœur, et à la contemplation silencieuse.

Mais, pendant la sieste, l’homme doit interposer entre la nue et lui l’épaisseur de la toile de tente. C’est sous une ombre légère que Maxence attend, dans la grande suspension méridienne, le réveil de la vie. Et parfois il sursaute : il a entendu le subit vagissement d’un enfant et la voix de la mère qui le calme. Ce bruit en a éveillé quelques autres : deux tirailleurs échangent quelques mots rauques. Deux appels éclatent : « Ali !… Ali !… » puis tout retombe dans le silence, la tête lourde se penche sur la poitrine, les paupières se ferment pour la profonde méditation.

Nul nuage, nul obstacle terrestre ne s’oppose à ce qu’on suive la marche du soleil. L’homme est placé en face du jour, et il n’est pas d’autres ombres sur la terre que la sienne propre et celle de sa demeure incertaine. Quand les rayons, devenant obliques, viennent agacer les yeux, l’on peut sortir et Maxence s’en va parmi les chameaux qui ruminent dans l’immobile chaleur. Parfois ils allongent le cou vers les petites tiges métalliques de hâd, seule plante de ce désert, — ou bien ils aiment mieux ne rien faire et simplement abaisser les longs cils de leurs yeux paisibles. Le berger aux cheveux annelés s’empresse auprès du chef.

Maxence revient lentement, car il n’y a pas d’utilité à aller vite. Des Maures déjà sont accroupis en cercle, au seuil de la tente. Il rentre, et, les dévisageant d’un regard aigu, il s’asseoit sur la natte. Puis il les écoute, et il parle avec mesure, selon l’équité et la raison, rendant à chacun son dû et disant ce qu’il est utile de dire… Un nouveau soir est descendu. Une nouvelle nuit est venue, la même nuit est venue, si pure, si sauvage, que toute voix se fait douce devant elle, et bientôt cède et se résout dans l’universelle attention…

Toute chose est simple et bien en place. La vie profonde a rejailli du bourgeon primitif. Toutes les branches mortes, toutes les feuilles jaunies sont tombées, et il ne reste plus que la grande poussée intérieure de la sève, et le travail mystérieux de l’éclosion. Goûte, ô exilé, la joie d’être vrai ! Le monde occidental n’est plus. Les mensonges, les vains discours, les sophismes sont pour toi comme s’ils n’avaient jamais été. Te voici seul dans la douce pensée de la nuit, et demain, dans le matin frugal, tu seras un homme aux prises avec la terre, un homme primitif sur la planète primitive, un homme libre dans l’espace libre. Car tu es délivré de tout ce que les hommes ont élevé de leurs mains contre Dieu et tu ne vois plus rien, jusqu’au plus lointain horizon, que l’œuvre même de la Création !

Tout est simple et visible. Et pourtant ce n’est pas un retour à la simplicité que veut dire Maxence. L’âme, livrée à elle seule, découvre des trésors qu’elle ne soupçonnait pas et c’est dans l’élémentaire que se posent les problèmes, avec l’équation de la substantielle vérité. L’homme ne reçoit nul soutien de l’art ou de la nature. Donc il aperçoit mieux la complexe constitution de lui-même. L’esprit le presse de toutes parts, et tous les désirs insatisfaits, que la servitude du corps avait fait taire, rejaillissent dans le fond obscur de la conscience. Ainsi Maxence considère-t-il le champ de bataille intérieur et la défection de tout le visible. Il est seul dans la rose des vents, mais, s’il est seul, c’est encore en compagnie de lui-même, en compagnie de sa misère qu’il connaît bien et du « pourquoi » se dressant à chaque pas avec le « comment ». Tout ici le proclame : une certaine simplicité du corps est en raison inverse de la simplicité de l’esprit, et plus rudes deviennent les mœurs, plus fine et plus ailée se fait l’intelligence, s’efforçant sur les choses difficiles, et sur cela même qui paraissait simple dans l’armature occidentale. D’où : ce qui est important dans le monde civilisé, c’est de vivre.