Au seuil, pour la dernière fois, les mouvements secs de la sentinelle qui rend les honneurs accueillent Maxence. L’officier traverse vivement le large chemin de ronde où s’entassent les approvisionnements militaires. La deuxième porte franchie, il se trouve dans une cour carrée qu’occupent de toute part des bâtiments sévères dont deux, se faisant face, ont un étage. Deux escaliers extérieurs mènent à la terrasse, flanquée de bastions et crénelée sur tout son pourtour. Deux grandes vérandas y dispensent une ombre épaisse et chaude : c’est là que Maxence retrouve, pour l’adieu, ses camarades.
Entre les deux vérandas, le soleil s’étale sur l’argamasse. De là, un coup d’œil circulaire peut embrasser l’ensemble du dispositif. Tout, dans l’ordonnance carrée, dans l’unité de la matière, — car les murs et les toits sont pareils, — dans le système symétrique, indique l’ordre, la mesure dans la force, la règle harmonieuse. L’architecte, l’entrepreneur, les maçons furent tous des soldats. Mais ces constructeurs improvisés ont fait une œuvre chargée d’une signification singulière. La demeure qu’ils se sont donnée à eux-mêmes, est, en quelque manière, la demeure de l’absolu. Maxence, devant ces pierres superposées sans art, éprouvait une sorte d’enthousiasme. C’est là, sur cette terrasse bastionnée qu’il trouvait son point de départ. « Nous sommes ici, disait-il, à la borne septentrionale de notre empire. Au delà est l’inoccupé, le pur espace inemployé. Mais comment arrêtera-t-on ce large mouvement que nous y décrivons de proche en proche ? La force qui nous pousse est invincible, parce qu’elle est ordonnée comme ces réduits mêmes où nous sommes, et qui portent, sans le vouloir, tout le sens de notre action. Que faire contre la force, unie à la raison ? C’est un flot discipliné qui roule d’un bord à l’autre du Sahara et non la masse brutale qu’aucune pensée n’anime. Quelle puissance humaine pourrait donc arrêter ceux qui donnent un monde à la France ? »
Du haut de la véranda du nord, on est presque dans le balancement des palmes. Au pied des fûts graciles, des chevaux hennissent. Des hommes, des enfants passent. Et derrière ce jeu d’ombres qui tremblent, la vue reprend possession de l’étendue sans contours. Mais si l’on passe du côté sud, alors il faut fermer les yeux dans l’éblouissement : au pied même de la muraille, commence la plaine. Et parfois, en son centre, s’élève la flamme d’une blanche colonne de poussière qui monte en vrille, aspirée par le vide de la région supérieure. Au fond est assise la muraille de l’Adrar, solitaire à l’extrémité du tableau, très loin de l’homme impur…
Qu’il est noble, au milieu d’un tel paysage, le petit oppidum d’Atar ! Enveloppé une dernière fois par le regard du voyageur qui s’éloigne, il apparaît alors comme le dé, jeté au travers de la table, sur qui se joue le destin de la France. Encore le franchissement d’une des ondulations du terrain, et dans un détour, s’abolit le signe salué une dernière fois, et le dernier témoin de la dignité latine.
« Ayant établi son camp vers ce côté de l’oppidum qui, séparé du fleuve et des marais, présentait un étroit passage, César entreprit de préparer les matériaux nécessaires à la construction de la terrasse — aggerem apparare, — de pousser des baraques d’approche, — vineas agere, — enfin d’élever deux tours, — turres duas constituere… Quant au ravitaillement en blé, — de re frumentaria, — il ne cessait de presser les Boïens et les Éduens… Mais l’armée ne laissait pas de souffrir de l’extrême difficulté du ravitaillement, due à la pauvreté des Boïens, à l’indiligence des Éduens, et aux incendies des magasins. Ce fut au point que très souvent les soldats manquèrent de grain et souffrirent d’une grande famine. Néanmoins, aucune parole ne fut entendue de leur part, qui fût indigne de la majesté du peuple romain et de la supériorité des vainqueurs : nulla tamen vox ab iis audita POPULI ROMANI MAJESTATE et superioribus victoriis indigna… »
En relisant sous sa tente les phrases ternes et sévères du conquérant, Maxence comprenait mieux la suite de l’entreprise où il était engagé. Oui, il les connaissait bien ces murs carrés, ces nobles tracés, ces pures lignes droites des oppida et des voies romaines. Et aussi ces difficultés de ravitaillement et ces inquiétudes au sujet de la res frumentaria et ces démêlés avec les tribus. — Mais surtout, ce qu’il reconnaissait, n’était-ce pas cette populi romani majestas, cette sereine et rectiligne souveraineté, cette majestueuse et souveraine dignité française ?
Et pourtant, il n’avait pas la paisible assurance du conquérant. Depuis longtemps, depuis sa longue station à Atar surtout, il lui manquait d’être pleinement d’accord avec son peuple. Il sentait qu’il ne participait pas à sa vie. Il avait la certitude de n’être pas le véritable héritier de cette dignité française qu’il savait être surtout une dignité chrétienne. Étranger parmi les renégats et les blasphémateurs, étranger parmi les fidèles et les pacifiques, il ne pouvait en aucune façon parler pour la France dont il portait le nom jusqu’aux extrémités de la terre. Heureux ceux qui n’ont pas la charge d’être les envoyés de toute une nation ! Heureux ceux qui ne portent pas le poids d’une patrie sur leurs épaules ! Lui, il ne connaîtra pas de repos qu’il n’ait retrouvé le visage de la terre natale et la signification de son nom béni.
Car, voici que depuis l’invasion des Césars, vingt siècles de Rédemption sont venus, et quelle que soit notre volonté mauvaise, nous sommes encore les héritiers de Dieu et les cohéritiers du Christ. Et Maxence lui-même, qui n’a jamais connu son Dieu descendant pour lui sur l’Autel, à l’heure du soleil levant, — il n’est pas parti avec les mains vides, mais il a emporté avec lui la croix de son sauveur qu’il ne voit pas. Poids sans nulle mesure, fardeau indéposable, puisqu’il n’est connu que par cette mystérieuse oppression du cœur et par son seul silence.