Maxence se détourne : c’est l’immense nuit tropicale qui est devant lui, la nuit sérieuse dans l’achèvement du silence. Le contour de toute chose a disparu, les misérables paroles humaines sont tombées. Rien ne peut plus le tourmenter, ce pèlerin attardé, que le désir de la connaissance essentielle. Le plus beau des poèmes n’étanchera pas la soif immense de cette âme. Nulle musique n’endormira plus ce malade, que la misère du monde a circonvenu. Il lui faut le pain de la substantielle réalité, afin que ces mirages, dont il meurt, s’évanouissent, — et non pas les douces rêveries du cœur, mais le vol sévère de l’esprit tendu vers la possession éternelle. Il vomit, ce violent, les consolations d’un soir religieux, car il n’est pas de consolation hors de la clarté de midi et de l’étincelante certitude. Il maudit la paix du cœur, car il n’est de paix que de la raison. Et toute illusion est du diable, mais toute réalité est de Dieu…
L’homme, assoiffé de lumière, s’enfonce dans les ténèbres. Au silence des rues endormies, succède le frissonnement des lattes, au plus haut sommet des palmiers, et là où la rumeur des hommes fut la plus vive, plus faible et plus mystérieuse est la parole de la nuit. Bientôt, derrière l’épais rideau d’ombre, l’étendue du sable apparaît, blanchie elle-même par l’étendue sidérale qui lui fait face. Et Maxence, dans cette heure si douce, si confidente, s’anéantit. Faire un pas de plus, remuer seulement un de ses membres, lui serait absolument impossible. Subitement, le ressort intérieur se brise, le sommeil renverse par terre l’énorme soldat, tout son être disparaît dans un dernier et immense soupir, chassant l’esprit au dehors.
Le premier rayon du soleil, balayant la plaine avec le rêve nocturne, soulève doucement la lourde paupière. L’homme nouveau se dresse, et, tandis que le regard prend possession du monde, et rentre dans la grande amitié des choses créées, tout ce qui fut d’hier est aboli et le trait noir de la nuit a été tiré au bas d’une page finie…
Des femmes vinrent à passer dans la palmeraie. Maxence se dit que c’étaient celles-là qui, en 1909, allaient sur la montagne d’Amatil pour exciter leurs hommes au combat. Elles s’approchèrent, et doucement saluèrent le maître de l’heure. Maxence les regardait curieusement, un peu écœuré par l’atroce odeur du musc, — mais tout l’Orient soudain se dressait devant lui. Une langueur sauvage s’ajoutait à la beauté de ces visages ardents, et c’était l’Orient encore que rappelaient les coiffures compliquées, — ces tresses noires alourdies par les boules d’ambre, les bijoux de nacre et les péridots. Et, tandis qu’elles jouaient avec son haïk de soie blanche : « Comme elles sont bien, pensait-il, les amies du guerrier, et comme l’on voit qu’elles sont habituées à recevoir ceux qui longtemps ont couru le désert, ceux qui rentrent dans la ville, harassés, couverts de poussière, le front brûlant ! » Brusquement, mais sans l’ombre de fièvre, il les renvoya et commanda à la plus jeune de rester auprès de lui. Il semblait qu’il se conformât simplement à un usage des vainqueurs. Nulle flamme ne dévorait son cœur. Elle, presque une enfant, attendait, résignée, les caprices du chef. D’un mouvement charmant, elle ramena son grand voile bleu par-devant son visage. Alors Maxence, devant cette forme immobile, devant cette chose à lui, fut pris d’une immense pitié. Un moment, il songea à la renvoyer, honteux devant ce pauvre butin. Mais déjà son âme n’était plus à lui. Le jeune Français se leva, et, frémissant dans la douce chaleur du matin, il emporta sa proie à travers l’ombre bleue des palmiers et les bruissements du jour victorieux.
Un sombre délire l’avait saisi. Trois jours durant, il fut l’esclave de cette esclave. Il avait retardé son départ d’Atar, et ce retard pouvait avoir pour sa troupe les plus fâcheuses conséquences. Ce n’était rien, auprès de l’avilissement de cette âme livrée tout entière au démon. Enfin, cet homme fier finit par se révolter. Il secoua ses membres engourdis, se reconnut au milieu du monde, et courut tout d’un trait vers les siens qui l’attendaient.
Comme il rentrait sous sa tente, brusquement il songea à son ami Pierre-Marie et l’image de cette Vierge en pleurs lui apparut, qu’il avait reçue jadis et que le vent du désert avait emportée loin de lui. Il ressentait une douleur affreuse, une douleur qu’il ne connaissait pas. Ce cœur, depuis toujours voué au remords, apprenait une souffrance nouvelle, — souffrance mystérieuse, indicible, où, dans un unique sanglot, la terre et le ciel étaient mêlés. Maxence avait beaucoup pleuré sur lui-même. Mais voici qu’en ce jour, son regard ne pouvait se détourner de la dame très lointaine que les péchés des hommes faisaient pleurer.
Toute la misère de sa vie s’était ramassée dans cette sombre équipée d’Atar : d’abord, sa fièvre ardente du vrai, l’impuissance de sa pensée, et puis, devant le plaisir qui s’offrait, son indigne faiblesse, et tout le désordre d’un cœur qui, soumis à lui seul, reste impuissant devant son mal. Lorsqu’il avait entendu ces voix si bien assurées de la mosquée d’Atar, il avait éprouvé le goût violent de l’absolu. Mais maintenant, après le clair regard intérieur, il songe à la pureté — apercevant de tous côtés l’abîme et le manque total de Dieu. « Non, dit-il, rien de ce que je trouve en moi n’est la grandeur, et rien n’est la beauté. Mais au contraire, je me découvre semblable à ces médiocres, qui ne peuvent concevoir une pensée forte et dont le cœur est incapable de violence, — semblable à l’immense multitude des impurs et des méchants, à l’innombrable bétail de la réprobation. Sinon que je me connais et crie, de mes lèvres pénitentes, miséricorde ! » — Et, réduisant tous ses désirs égaux dans une même supplication, il s’écriait :
« O Dieu du Ciel, si vraiment vous êtes, voyez la misère où me tient ma conscience. Voyez cet extrême désordre où je suis. Considérez d’une part l’immense désir que j’ai de posséder une règle qui me préserve du péché, et de l’autre ma ferme volonté que cette règle soit selon la vérité, supérieure aux besoins des hommes. Voici mon cœur, Seigneur, qui veut votre paix, et voici mon esprit qui ne veut pas de cette paix, si elle est mensongère. O père céleste, vous le comprenez, ce n’est pas une ombre qu’il me faut, et ce ne sont pas des rêves qui me consoleront dans cette grande bataille terrestre où je suis engagé. Car je suis un homme réel dans le monde réel, et je suis un soldat engagé dans la vraie bataille du monde, et non pas un chimérique, ni un fantaisiste. Donnez-moi donc, Seigneur, un esprit impitoyable pour scruter la loi et le témoignage, comme votre saint Prophète, et pour confondre enfin, s’il le faut, les mensonges des mauvais et des impies ! »
Admirable simplicité ! Honnête et lourde naïveté ! On la comprendra mieux, si l’on pose avant tout que Maxence est un soldat, c’est-à-dire un homme de réalité, un homme de froide logique, — en un mot, le contraire d’un romantique. Dira-t-on qu’il a l’âme indigente et que sa mathématique va tuer le libre génie, la fluidité ? Ce serait croire que la richesse de la vie est en extension, — au lieu qu’elle est en approfondissement. Avec les deux ou trois principes qu’il recherche, Maxence sera plus riche que le dilettante qui butine toutes les fleurs et n’en épuise aucune. Et, d’ailleurs, s’il n’avait la volonté d’être vrai, que ferait-il dans ce poste d’Atar, dans ce réduit aux angles droits, à la double enceinte de murs, que des soldats ont construit ?