Aucune lumière ne vient percer l’ombre ; nulle porte fraternelle ne s’ouvrira. Nulle main ne se tendra… Mais Maxence frissonne ; son cœur, frappé de terreur, s’arrête de battre : n’est-il pas, sur toute la terre, un étranger, et non point ici seulement, mais partout ? Est-il un seul lieu dans le monde où il puisse dire : « Voici le terme du voyage, voici le sol où tout est mien et voici les frères de ma pensée et de ma prière ? » En quelque point du globe qu’il aille, il est seul, il tourne sur ses péchés cachés au monde, il est le maudit que rejette la douce communauté humaine. Mais tandis que l’infortuné sent tout sombrer autour de lui, des voix sortent des murs épais d’une mosquée. C’est l’heure où tout l’Islam psalmodie la Sourate des infidèles, et Maxence répète lentement la sombre prière, qu’il a lue dans le livre : « Souratoul el koufar. Dis : O infidèles ! Je n’adorerai point ce que vous adorez. Vous n’adorerez point ce que j’adore. J’abhorre votre culte. Vous avez votre religion, et moi la mienne. »
Une douleur mystérieuse étreint Maxence. Ce cri d’orgueil et de solitude résonne en lui. Il sent que cette force domine toute misère, que cette beauté est la plus forte. Mais les paroles de ces gens ne sont pas à lui. Que ne peut-il leur dire, dans l’exultation de la certitude :
« Ce n’est pas vous, ô voix menteuses, qui avez les paroles de la vie. Vous avez votre religion. Mais moi, j’ai la mienne. Vous avez votre prophète, mais j’ai mon Dieu, qui est le Christ Jésus. Vous avez votre livre, mais j’ai le mien… »
Mais quoi ? Il le dit déjà, et dans le péril, oublie les querelles intérieures de l’école. Devant l’Arabe, il est un Franc, tenant la certitude de sa race à tout jamais consacrée, et, sous l’aiguillon de la honte, il se dit l’enfant, combien prodigue, de son Église. Car son nom est lié à tout jamais au nom chrétien. Et que serait sa fierté devant le Maure — sinon une fierté catholique ?
Ainsi, dans son geste de défense, voit-il l’Église de Dieu, sur la France penchée pendant des siècles, et il lui faut maintenant considérer ce qu’elles ont fait ensemble, dans la grande partie engagée en commun. Or, dans le fond des temps, il voit la procession de paix qui franchit le portail et le geste de la bénédiction sur le monde épouvantable. Au milieu du crime et de l’iniquité, dans les grandes guerres dévastatrices, l’évêque est debout, sur la pierre inébranlable, arrêtant, de ses deux doigts levés, la foule hurlante et l’invasion de la barbarie. Dans les sombres campagnes, au-dessus des ruines amoncelées, seul, le monastère garde l’impérissable dépôt, afin que la petite lampe vacillante de l’esprit ne s’éteigne pas et que la justice ne soit point abolie. La parole infaillible de Latran plane au-dessus du monde, comme une blanche colombe au-dessus d’un charnier. Les empereurs et les rois féroces sont vaincus par la voix seule du vieillard blanc au fond de Rome, et le moine, dans sa cellule, veille à la justification du peuple de Dieu. Oui, tout au long des âges, l’Église est penchée sur la France, et elle pleure avec elle et elle se réjouit avec elle. Or voici que grandit ce peuple et qu’il apparaît entre tous les peuples de la fidélité. Voici les hommes de votre droite, ô Seigneur, — voici le déroulement de la plus noble histoire que les temps aient inscrite. Le plus beau royaume du monde, — et il est aussi le royaume de la fidélité. La plus glorieuse puissance du monde, — et elle est une puissance de chrétienté. Vos fils, ô Seigneur, les plus braves et les plus fiers, — mais ce sont les fils de la juste observance et ils sont les enfants de votre amour. Maxence la connaît bien, la merveilleuse histoire, dont toute page, jusqu’à la plus sombre, porte encore témoignage de la grandeur.
Or, où est la France, se dit le jeune soldat : sinon dans Reims, où le triple portail semble s’ouvrir encore à la procession royale, et dans Saint-Denis, avec les tombeaux de notre gloire, — et encore dans cette joie pascale de Chartres, et dans la nef protectrice où l’on dit que se plaît la Reine du Ciel, — et même, dans ces clochers des campagnes, qui seuls ont vu l’immense déroulement des générations ? Car, c’est peu d’affirmer que la flèche, au-dessus des campagnes, commande à l’étendue et qu’elle est comme le centre de l’espace. Elle apparaît surtout comme l’organisatrice du temps, et les siècles se rangent autour d’elle mieux que les paysages terrestres, et les toits innombrables de la ville. Elle est le présent, entre le passé et l’avenir, plus encore que ce point de l’espace où convergent toutes les lignes de l’horizon. C’est donc vers elle qu’iront les âmes qui veulent se pénétrer de la patrie. Mais que diront-elles, ces âmes de sincérité, quand, dans la plus sombre chapelle du chœur, juste derrière le maître-autel, elles auront découvert l’authentique héritière du Royaume, et que renier la Chrétienté, c’est en quelque manière renier la France ? Alors les portes de l’histoire s’ouvriront, et le miracle très replié qu’est cette France apparaîtra à ces êtres dans son adorable clarté.
L’apparition des plus royales demeures de Notre-Dame, dans cette fétide embuscade d’Atar, peut bien consoler Maxence. Mais non ! Il reste au fond de lui un sombre tourment. Que les faibles se nourrissent des plus nobles rêves ! Lui, il veut la vérité avec violence. Il est saisi par la noble ivresse de l’intelligence, et cette fièvre d’esprit le travaille, d’aller à la véritable raison, à cette assurance très sereine de la raison bien assise. Il demande d’abord que Jésus-Christ soit vraiment le verbe de Dieu, que l’Église soit de toute certitude la gardienne infaillible de la vérité, que Marie soit en toute réalité la reine du ciel. Et telle est sa première exigence avant que de considérer cette vocation et merveilleuse élection de la France. Jamais le ciel d’Afrique, jamais ce sol militaire ne conseilleront la lâcheté ni la prudence. Ils sont l’exaltation de la certitude, la glorification de l’Absolu. Et c’est la leçon même que peut donner à un passant la voix impérieuse de la mosquée : « O infidèles ! vous avez votre religion et moi la mienne, et je n’adorerai point ce que vous adorez. » C’est-à-dire : rien n’est beau que le vrai. Rien n’est digne d’un homme libre que l’amour, ou que la haine de l’amour. Et encore : que cette nef elle-même de Notre-Dame soit rasée à tout jamais, si Marie n’est pas vraiment Notre-Dame et notre très véritable Impératrice. Que cette France périsse, que ces vingt siècles de chrétienté soient à tout jamais rayés de l’histoire, si cette chrétienté est mensonge. Que cette France chrétienne soit maudite, si elle a été édifiée sur l’erreur et l’iniquité. « Je n’adorerai point ce que vous adorez. » Toute la question est donc d’adorer ou de ne pas adorer, mais adorer n’est pas autre chose que connaître. La considération de la France, elle-même, s’efface devant la certitude œcuménique.
Que l’on se figure, sur ces joyeux sommets et dans cet air purifié, l’apparition du grand-prêtre Antistius. Amère dérision ! Et que nous voici loin de la fierté et des paroles de la solitude ! C’est en vain que le révolté mesurera les effets de la désobéissance, ou que le rite, l’usage seront invoqués. Si le temple qui a su créer l’union des peuples du Latium est mensonge, son œuvre ne sera pas durable. Car le mensonge ne fonde rien, et les œuvres de mensonge portent en elles leur condamnation. Mais la querelle est misérable de savoir si telle illusion est nécessaire.