Voilà l’action que Maxence prolonge. Voilà la vivante réalité où il s’ingère, comme un coureur prend sa place sur la piste et se met dans le train. Le labeur s’offre à lui, nettement délimité, clairement tracé selon l’ordre français. Le travail est là, tel que, transmis par la hiérarchie, il reste à accomplir dans la limite des instructions supérieures. Le terrain s’ouvre, posant lui-même ses conditions dès l’entrée : l’abnégation de soi et la ferme application, des bras vigoureux, un esprit sain.


Ainsi, dans les champs d’Amatil, les intentions du jeune soldat sont simples. Que s’il avait le loisir de s’y rappeler les ardentes journées de Zli, il s’étonnerait peut-être de ce que la pensée, évaguée un moment vers l’azur, revînt si vite dans ce champ clos où il a mission de combattre ; de ce que, ayant entrevu le sens de la soumission et de l’obédience véritable, il se contentât, peu de temps après, de l’image de la soumission et du seul symbole de l’obédience ; de ce que, cherchant une loi à Zli, il se soumît si aisément à celle que lui proposait Amatil. Mais Maxence est soldat avant tout. Son point de départ n’est pas ailleurs que dans cette tâche humaine qui lui a été assignée. Au reste, dans l’itinéraire du Tagant à l’Adrar, ce sont les deux visages de l’Afrique qui se sont offerts à lui, et l’un est celui de la Prière et l’autre est celui de l’Action. Ici, vêtue de lin, et là ceinte d’une armure, ici auréolée de rayons et là casquée de fer, telle apparaît au jeune soldat son antique conseillère, — et lui-même, tantôt humble devant le ciel et tantôt orgueilleux devant la terre, tantôt inquiet de la déficience de l’azur et tantôt rassuré par l’immense possession terrestre, tantôt très petit devant ce qu’il n’a pas et tantôt très grand devant ce qu’il a, c’est un double cœur qu’il promène dans la duplicité de l’Afrique.

Pourtant, in medio leporum, du sein même de la félicité terrestre, naît une mortelle inquiétude. « Certes, dit l’âme inquiète, ce devoir est bien tracé, qui guide mes pas et ordonne mes démarches. Et pourtant il me semble que mes pas ne sont guère assurés et que mes démarches sont celles du rêve. Je suis ce poisson qui se gouverne habilement dans l’élément de l’eau et qui pourtant jamais ne connaîtra la mer, faute de la pouvoir contempler du rivage. Je ne défaillirais pas, si je n’avais la hantise de l’harmonie totale et ne voulais dominer l’élément où se meut le corps que je supporte. Mais je suis pensante autant qu’agissante. L’intelligence survient, qui veut savoir, et misérable apparaît l’itinéraire du soldat. »

Mais encore est-il grand par la réalité dont il est l’image. Maxence, près des tombes d’Amatil, est l’image très lointaine de la Fidélité. Et c’est pourquoi la participation à laquelle il a été admis, est agréable à Dieu. Son ignorance même est son bien le plus précieux. Car l’intelligence qui s’est asservie au mensonge a porté sa propre condamnation. Mais au contraire, elle reste digne de la vérité, cette intelligence qui sommeille sous le fardeau du devoir humain, et à qui une action déroulée dans la pureté ne permet pas de s’exercer. Il y a moins loin de l’ignorance à la science que de la fausse science à la vraie science. La loyauté devant la France mène vite à la loyauté devant le Christ, mais la déloyauté ne mène qu’à la déloyauté. De même ce Maxence, qui est bon et véridique, ce qui est bon et véridique est donc sa part, mais au contraire l’iniquité appartient à l’homme d’iniquité. Et quand, son épée nue fichée en terre, il jure sur les cendres de ses compagnons d’être un bon serviteur, déjà il est chrétien et déjà il est participant à la grâce de la sainte Église.

IV
L’ESPRIT DES TEMPÊTES

ARGVMENT. — TABLEAV D’ATAR. — LA SOVRATE DES INFIDÈLES ET LA RÉPONSE DE L’ÉGLISE. — MAIS CETTE RÉPONSE NE SVFFIT PAS. — INVASION DE L’INTELLIGENCE. — MAXENCE VEVT AVANT TOVT LA VÉRITÉ. — DÉSORDRE, D’OV IL FAVT VNE RÈGLE OPÉRANTE, ET PORTANT EN MÊME TEMPS LE GAGE DE LA CERTITVDE. — MAXENCE TROVVE DANS L’OPPIDVM D’ATAR LES RAISONS DE SON ÉTAT D’AME. — LA MAJESTÉ LATINE ET LA DIGNITÉ CHRÉTIENNE.

Des femmes dans la palmeraie, par deux, par trois… Leurs regards, cernés de kohl, se posent languissamment sur l’ombre bleue. Des esclaves noirs, auprès des puits, font grincer le lourd balancier de bois, l’eau remonte et se disperse dans le rond du bassin. Des rires jaillissent, aussi clairs qu’en une grande verrière, un jour d’été. Tout le parfum des terrasses de la Perse se résout dans l’oasis, — point imperceptible dans l’espace, comme le plaisir est le point imperceptible dans le temps. Et voici rompu le cercle où se tenait Maxence. Maintenant ce jeune soldat n’est plus celui qui, sous le double airain de la solitude et du silence, marche avec certitude vers son but, et progresse en ligne droite sur le diamètre de l’horizon circulaire, mais au contraire il est le promeneur qui a brisé la règle et s’abandonne à son caprice. D’autres jeunes hommes sont avec lui, et la causerie vaine s’étale, tout au long des heures vides et lâches. A son abandon, à cette détente qui survient, Maxence mesure l’excès de sa fatigue. Il sent la trêve, ce moment redoutable où l’âme va se démettre de son empire, renoncer à sa domination, ce glissement vers l’inévitable catastrophe, cette démission de soi-même qu’il connaît bien et qui produit ceci, que nul dégoût, nulle rancœur ne viendra plus combler le trou immense et noir de la chute. Ainsi, trois jours durant, Maxence est une ombre marchant dans le sommeil et dans l’apparence de la mort.

Au dernier soir pourtant, désemparé, il quitte les camarades et, sauvage, il tend vers la ville où la misère surabonde. C’est l’heure où rentrent, en troupeaux pressés, les moutons ; où les enfants, fiers et charmants, poussent ces derniers cris qui précèdent immédiatement le silence de la nuit. Des murs en ruines limitent le cercle étroit au dedans duquel les maisons égales se pressent et les ruelles s’enfoncent avec peine dans la masse compacte des pierres. Sur sa droite, Maxence regarde les derniers jeux du soleil sur la haute paroi de l’Adrar, il s’arrête, respire fortement, et constate l’éphémère envahissement de la couleur, succédant à l’incolore domination du soleil. Voici les rocs rouges, les palmes vertes intensément, les sables ocrés de la batha. Et seules, chargées de poussière et de siècles, les pierres du Ksar demeurent dans l’indistincte grisaille. C’est le soir, où chaque minute compte, où chaque seconde rend un son que l’on voudrait éterniser. L’homme est en plein contact avec le monde, il est comme un gong où le temps frappe à petits coups et les ondes du métal s’élargissent, et s’amplifient, selon des lois mathématiques.

Déjà plus fort, pénétré d’harmonies sereines, Maxence s’enfonce dans une des venelles qui s’offrent à sa flânerie. Au-dessus de lui, les terrasses sont ceintes d’épines toutes dressées à la même hauteur du sol, et entre les lignes de branchages desséchés, un étroit ruban de ciel sinue et marque seul l’itinéraire. Mais une âcre odeur prend à la gorge le voyageur. Derrière les portes basses, il aperçoit de petites cours où mille mouches dévorantes assaillent les femmes indifférentes et les enfants, au milieu des calebasses. Au vrai, il se trouve dans un ghetto, et pris d’une vague inquiétude, il hâte le pas vers l’espace libre. Parfois, le passage d’une lente beauté, à demi voilée, achève l’illusion. Maxence est bien décidément dans une juiverie. Au reste, les habitants d’Atar, Smassides pour la plupart, sont les plus vils des Maures, et ne peuvent se comparer aux vrais et libres Berbères qui habitent, au plus loin du désert, dans les tentes en poil de chameau.