Ainsi songeait le jeune homme, perdu dans la plus lointaine terre, tandis que, couché sur un coude, il considérait le tremblement de l’air au-dessus de la plaine immobile. Or, à ce moment précis, que se passait-il dans le haut du ciel, dans la demeure de Celui qui scrute les plus secrets mouvements des âmes ? Tandis que Maxence reportait sa pensée, vacillante encore, vers le Fils qu’il avait renié, que se passait-il donc dans la demeure du Père ?

Ah ! certes, c’est un mystère défendu que celui-là, et la pensée, prise de vertige, défaille, si elle veut pénétrer dans la scène véritable du drame, dans ce lieu de rafraîchissement éternel où réside l’unique et substantielle Réalité. Que cette pauvre pensée humaine ose pourtant s’aventurer sur le rebord de l’abîme, et elle verra le Maître des mondes innombrables penché sur cette terre qu’Il a voulue belle et dont Il se réjouit dans l’éternité. Car, entre toutes, Il l’a choisie, et en elle, plus que dans les milliards d’astres qui L’entourent, Il se complaît, et c’est en elle qu’Il se repose, en elle à qui son Fils fut envoyé. Or voici que, penché sur notre terre, entre toutes, le Maître se recueille et qu’Il observe ces âmes qu’il a faites selon Lui. Dans sa soif ardente de se donner, dans ce désir ineffable d’être aux hommes, Il s’impatiente, Il épie la moindre bonne volonté, tout prêt, étant l’Amour même, à prévenir l’âme la plus lointaine, si toutefois elle est digne de sa compassion. Cependant, les prières des saints montent vers Lui, et L’entourent et Le pressent, selon qu’Il le veut lui-même, et elles Lui font cette violence qu’Il aime par-dessus tout qu’on lui fasse. Et parfois le regard de miséricorde s’abaisse vers la sombre terre, — ce regard qui est la joie des Anges et l’indicible béatitude des Hiérarchies célestes !

« J’ai été trouvé, dit Dieu, par ceux qui ne me cherchaient pas. Je me suis montré à ceux qui ne pensaient pas à moi. Et c’est moi, ô jeune soldat, qui ferai le premier pas. Cette humble soumission, ce goût de fidélité me suffisent. Je n’en demande pas plus. Je te ferai venir de loin et je t’aimerai de mon amour éternel. Je te marquerai du signe de mon élection. Il ne m’en faut pas davantage, — en vérité, cet imperceptible mouvement d’un cœur honnête me suffit. Ne suis-je pas le Père, et qui peut mesurer la tendresse du Père ? Un père, quand il écoute les balbutiements de son enfant, il se récrie sur son intelligence, et la moindre action, il la tourne à la louange de son enfant. Je suis ce Père, et toutes ces âmes-là, qui sont droites et pauvres, et qui sont solitaires et misérables, je suis leur Père, et elles sont mes préférées. »

Oh ! que cette adoption serait douce à Maxence, s’il la savait ! Mais il est sur les routes du monde, la tête baissée contre les vents contraires, et il ne songe même pas à demander au ciel un secours, que Dieu, dans le secret de ses desseins, lui a déjà promis.

Le désert ceignait ses reins. C’est en lui qu’il puisait toute sa force, c’est à lui qu’il demandait la vertu. Et certes, quand il se voyait protégé par l’immense épaisseur des sables, de tout son cœur, il bénissait sa destinée. « J’aurais pu être semblable, se disait-il, à ces mondains, si jolis dans leurs vêtements selon la mode, à ces élégants dont j’ai admiré autrefois le langage artiste, à ces raffinés plus grossiers que des porcs, sous leurs masques de politesse. J’aurais pu être un homme de salon, un homme d’esprit, un délicat. Oh ! bénie soit l’Afrique qui m’a sauvé d’une telle destinée ! Bénie soit la terre qui est vraie, la terre qui est vraiment délicate, la terre qui protège les siens contre les contacts vulgaires ! Bénie soit la délivrance à tout jamais des hommes de mensonge et d’iniquité ! Du matin jusqu’au soir, je te bénirai, ô Afrique, vierge vénérable, toi sur qui nul n’a porté la main, et qui seule es restée pure… »

Maxence sentait qu’aucune de ses heures n’était perdue. Il n’en était pas une qui ne portât son fruit, qui ne fût lourde de quelque méditation ou de quelque fructueux travail. Et rien en effet ne venait troubler cet admirable déroulement de vie intérieure que l’Afrique réserve à ses élus.


Comme la colonne n’était plus qu’à quelques étapes d’Atar, les pensées de Maxence prirent un cours nouveau. L’on s’était arrêté à Djouali, à Chommat, à Tifoujar, — lieux obscurs et tous marqués, pourtant, de quelques gouttes de sang français. Enfin, dans les premiers jours de mars, on arriva aux dunes d’Amatil, où l’on dressa les tentes pour quelques jours. C’est dans ces dunes que, les 30 et 31 décembre 1908, les disciples de Ma el Aïnin, inquiets de notre marche vers l’Adrar, donnèrent contre nos troupes leur premier effort sérieux.

Dans la splendeur véhémente de midi, Maxence salue avec emphase le lieu où fut cette grande cohue de 1909, aujourd’hui plus silencieux que le pôle. L’abri où il va s’étendre est proche du bastion où nos mitrailleuses furent placées et il ne reste de ce bastion que de larges haies en branches épineuses, plus qu’à moitié recouvertes par le sable. Tout alentour est suspendu dans l’arrêt de la mort, tout est noyé immensément dans le passé. Un tirailleur, un jeune Samoko, est avec Maxence. Il a assisté au combat, enterré nos morts sous le feu de l’ennemi et il a été nommé pour ce haut fait tirailleur de première classe. Ses souvenirs sont confus. Il parle des morts jaillissant dans le bastion, le sergent français emportant les mitrailleuses sur son dos ; encore étourdi par la mêlée hurlante, il dit les cris des femmes qui étaient venues trépignantes d’Atar, et, du rebord médian de la montagne, excitaient leurs maris au combat… C’en est assez, Maxence connaît ce langage. Il sait ce que sont ces combats africains, ces deux lignes affrontées qui se voient et se jettent des insultes, au milieu des rafales formidables du feu, la joie, la haine, visibles sur tous les fronts, la lumière royalement épandue, et le chef à la poitrine nue dont la voix s’essaie à dominer le tumulte, — pour tout dire, cette haute couleur militaire, cette grande allure tout engagée dans la beauté épique. Il sait tout cela, et il préfère à ces souvenirs brûlants l’humble cimetière où reposent les siens. Là, des croix rustiques, avec des noms, marquent la place de ceux qui sont tombés, d’autres tombes — sans croix et sans nom — sont celles des Sénégalais, pressées et alignées comme au moment du défilé. Et Maxence, dans l’attitude de la méditation, se tait devant la poussière anonyme du passé, dont il voudrait scruter, d’un esprit sûr, la signification. Il lit les noms de ses camarades, il sent le grand souffle de la fraternité. Cette heure non plus n’est pas perdue pour lui, et plus avant elle l’engage dans l’antique alliance, dans la mystérieuse communion du sang versé. Dans la paix magnifique, chargée de tumulte intérieur, qui enveloppe le paysage élémentaire, Maxence, seul avec lui-même, renouvelle le pacte mémorable qui le lie. Il se proclame soldat dans l’éternité, et il promet que dans la commune aventure où tous — morts ou vivants — sont engagés, il sera le plus brave, le plus ardent dans la mêlée, le plus généreux de son corps. Avec ceux-ci, dont l’esprit demeure et dont la chair a été consumée par le soleil, il a même pensée, même volonté. Il confirme solennellement qu’il sera loyal et véridique, qu’il abandonnera tout, la richesse, la famille et la vie même, pour cette tâche qui lui a été départie, et à ces ombres, fixées au plus secret repli de la terre, il montre enfin son âme, toute pauvre et nue, son âme qui a déjà vaincu le monde.

Le galop de la conquête, la pressante réalité l’étouffent, lui font mordre les lèvres… 10 décembre 1908, à Moudjéria. Les Maures disent : « Jamais les Français n’entreront dans l’Adrar. » Le 5 janvier, cinq cents Sénégalais sous nos ordres entrent à Atar après une marche de cent lieues, hérissée de difficultés. Quelques jours avant, la résistance avait été brisée à Amatil, puis à Hamdoun où la canonnade avait promptement déblayé le terrain. Puis, pendant dix mois, ce sont nos colonnes volant aux quatre coins du désert, les tribus venant jeter leurs armes à Atar, l’établissement méthodique de la paix française, l’imprudence folle dans l’offensive, la sage prudence dans l’organisation du territoire, le souci constant de montrer notre justice après avoir montré notre force. Pages romaines, dignes de César. Magnifique histoire, trop peu connue. Mais la France est si riche en gloire qu’elle néglige cette monnaie.