Le point médian de l’immense parcours est la source de Zli. A la veille d’y arriver, la colonne fut enveloppée dans une de ces tourmentes de sable si fréquentes au désert. Alors se précipitent les coups de béliers rageurs du vent qui s’excite à battre son propre record. Alors, pelotonné dans la laine torride des haïks, on assiste à la mort du ciel, on est dans la nue bondissante où toute forme a disparu, on est dans le principe essentiel de la force. Mais Maxence, lui, il se dresse dans la flamme agile, les bras croisés, tandis que des paquets de sable le bombardent. « Lave, ô vent — dit-il — tout ce qui n’est pas la pure grandeur. Arrache, arrache l’humus des montagnes et tout ce qui est accessoire et ajouté. Que seule subsiste la forme minérale ! Et que de notre cœur aussi, les angles apparaissent et qu’il soit nu comme la pierre ronde que, depuis l’origine des âges, tu roules ! »
Grandeur de Zli !… On monte insensiblement dans des dunes blanches emmêlées où de maigres titariks ont réussi à prendre pied. Puis le sable cesse, et toute végétation. Puis on franchit un col mal dessiné, et la pierre — la pierre noire comme charbon, la pierre rugueuse et mortifiante de l’Adrar — vous enveloppe de tous côtés. Voici, en effet, la porte de l’Adrar, l’entrée du cœur même, l’accès au plus intime du soulèvement granitique. Alors l’on est dans le silence et dans la mort. Dans les cirques sombres, semblables aux « bolges » de Dante, pas un arbre, pas un brin d’herbe. Or Zli est la plus basse fosse, le lieu par excellence du désespoir et de la terreur. De tous côtés, de noires murailles aux replis vierges bornent l’horizon, et parfois, une grande masse isolée, comme ces tas de charbon pulvérulent que l’on voit aux approches des gares et des usines, se dresse aux sombres carrefours. Tout se tait, — sinon le vent, car on est à l’origine du vent, et dans l’atelier même où il s’élabore, dans le principal magasin.
Seul au centre du système, mais pris de la grande fureur poétique et de l’ivre exaltation, Maxence se sent réellement le centre du système. Il est l’esprit central qui anime la masse inerte, il est l’intelligence de toute cette lourde et immense matière…
La terre est battue de tous les vents, balayée de souffles mortels. Voyez-la, elle est un perpétuel gémissement, elle est une lamentation captive. Elle est pelée, nettoyée, lavée et relavée, grattée jusqu’à l’os par ces souffles du large qui lèchent, comme des langues de feu, sa vieille peau ridée, et tuent la plante, et la pierre même, et tout l’ordre de la nature. Et pourtant cette terre est sa terre, à lui, elle est la terre d’un homme, — cette misérable écorce pelée qui a chassé toute vie de son sein. Et comme il va vers des terres qu’il ne sait pas, de même le voyageur, lorsqu’il s’arrête ici, découvre dans son cœur de grands espaces inexplorés. Toute cette misère — celle de la terre et la sienne propre — il s’y sent à l’aise, il y est chez lui, il est le maître de son domaine. Très naturellement à lui est cette misère et ce sont au contraire les torchis des cités, ces avenues populeuses au long des fleuves, et c’est la ville moderne qui n’est pas à lui.
Mais encore cette matière exigeante ne souffre-t-elle que des soldats, et c’est là, loin des usines et des entrepôts des marchands, qu’ils se reconnaîtront les uns les autres, et que, s’étant reconnus, ils chanteront la joie immense de la délivrance. Alors, dans l’immobilité crucifiée de la terre, ce sont les vertus qu’ils aiment, c’est la simplicité, c’est la pure rudesse qu’ils revoient et qu’ils bénissent. Magnifique reconnaissance ! Loin du progrès et de l’illusoire changement, Maxence se retrouve un homme de fidélité. Il ne sait rien en lui qui ressemble à la révolte, mais, bien lié aux grandeurs du monde, il aime au contraire ces chaînes coutumières. Il est dans la gravitation du système moral, et il se soumet à sa loi sans plus de peine que les astres suivent, dans les champs du ciel, la route tracée. Rien ne paraît beau à ce vrai soldat que la fidélité. Elle seule est la paix et la consolation. Elle seule console de cet amer breuvage, la solitude. Elle seule est plus haute. La fidélité est le sûr abri. Elle est une pensée douce qui s’offre au voyageur. Et elle est ce parfum que l’on ne peut pas dire, cet incomparable parfum que respirent les âmes des soldats. La fidélité est comme cette épouse qui attend son mari engagé dans la croisade : jamais elle ne désespère, ni jamais elle n’oublie. Jamais elle ne doute de l’avenir, ni jamais du passé. Elle est cette petite lampe à la flamme toujours égale, que tient l’épouse.
Mais voici qu’une pensée lui vient, à ce fidèle chevalier qu’est Maxence. Ne sait-il pas ce que c’est que servir, et qu’être l’homme sur qui le chef compte, et le loyal serviteur, qui garde exactement le précepte et observe le mandat ? Une pensée, de très loin, vient à lui, — ou plutôt c’est une gêne qu’il éprouve, et qui est celle-ci : pourquoi donc, s’il est un soldat de fidélité, pourquoi tant d’abandons qu’il a consentis, tant de reniements dont il est coupable ? Pourquoi, s’il déteste le progrès, rejette-t-il Rome, qui est la pierre de toute fidélité ? Et s’il regarde l’épée immuable avec amour, pourquoi donc détourne-t-il ses yeux de l’immuable Croix ? « Si absurde est cette infidélité, s’avouait Maxence, que je n’ose même le confesser devant les Maures, et je leur dis : « Nous croyons !… » Ah ! oui, ma lâcheté devant eux me fait comprendre combien, malgré moi et à mon insu, Jésus me lie ! »
Maxence arrive au point où les expédients apparaissent misérables et où il faut choisir. Il rejettera l’autorité, et le fondement de l’autorité qui est l’armée. Ou bien, il acceptera toute l’autorité, l’humaine et la divine. Homme de fidélité, il ne restera pas hors de la fidélité. Dans le système de l’ordre, il y a le prêtre et il y a le soldat. Dans le système du désordre, il n’y a plus ni prêtre ni soldat. Il choisira donc l’un ou l’autre ordre. Mais tout est lié dans le système de l’ordre. Comme la France ne peut rejeter la Croix de Jésus-Christ, de même l’armée ne peut rejeter la France. Et le prêtre ne peut pas plus renier le soldat que le soldat le prêtre. Et le centurion ne reconnaît pas moins Jésus-Christ sur l’arbre de la croix, que Jésus-Christ ne reconnaît le centurion. De même que tout est lié dans le système du désordre. Donc, dit Maxence, il faut être un homme de reniement ou un homme de fidélité. Il faut être avec ceux qui se révoltent ou contre eux. Mais que faire si l’objet de la fidélité ne peut être saisi, et si l’esprit reste impuissant ?