Le guide de la colonne s’appelait Mohammed Fadel ben Mohammed Routam : ce nom en dit assez. C’était le petit neveu de Ma el Aïnin, le grand savant, l’irréductible adversaire de la France, c’était le propre neveu de Taquialla, le mogaddem des Fadelya de l’Adrar, qui conduisait le jeune officier dans les sombres replis pierreux de ces terres mortes. Cet homme était vraiment notre ami. Son esprit était charmant, sa culture aussi vaste que peut l’être celle d’un Maure. Maxence causait volontiers avec lui, le soir, sous le ciel immense où le cercle étroit de la terre disparaissait. Ce soir-là :

— Comment nommez-vous, dit le Maure, ces quatre grandes étoiles et ces trois petites qui marchent dans le ciel comme les cavaliers d’une avant-garde dans le désert ?

— Nous les nommons Orion. Mais dis-moi le nom que vous leur donnez dans votre langue.

— Cette constellation, lieutenant, s’appelle le « medjbour », et non loin, tu vois cette grande route poudreuse : c’est le « chemin de Bourak », car Bourak était le cheval de l’envoyé, et ce chemin est celui qu’il traça dans l’espace éblouissant, lorsque son maître eut résolu de quitter cette basse terre. Gloire à Dieu seul !

Un lourd silence retombe, creuse l’abîme entre les deux hommes. Puis Mohammed Fadel :

— Est-il vrai que vous, les Nazaréens, vous croyiez en trois dieux et non en un seul ?

Maxence chasse l’importune question, comme une mouche insistante, du revers de la main :

— Quant à moi, cheikh… (Puis, il se ravise :) C’est-à-dire que… Il m’est difficile de t’expliquer cela en arabe… Mais certes nous ne croyons pas en plusieurs dieux, comme les Bambaras, mais en un Dieu…

Mille traits de ce genre le ramenaient à son insu vers le point central… Pourtant les étapes continuaient de figurer la préparation, de moins en moins éloignée, de l’Adrar. A Hassi el Argoub, les voyageurs trouvèrent quelques tentes d’Ouled Selmoun. Jusqu’au terme du voyage, ils ne devaient plus rencontrer de figure humaine. Le pays n’en souffre pas. Il ne souffre que de hautes pensées, des pensées de gloire, d’héroïque vertu, de mâle fierté, et intolérables y seraient les faces mêmes de nos frères. Et ces pensées mêmes ne sont pas assez pures. Il faudrait une musique qui fût céleste. — Et plus la route s’étirait vers le Nord, plus l’oppression grandissait de tous les cercles descendants de cet enfer, avec une hâte étrange d’être au plus bas de la spirale allongée de l’abîme. Maxence marchait dans le vertige de ces horizons singuliers, la sueur aux tempes, avec des battements d’impatience.