« L’encre des savants est plus agréable à Dieu que le sang des martyrs. » Il faut que l’abaissement du voisin nous avertisse de notre propre élévation. Alors, touchant certains bas-fonds, nous faisons comme le plongeur pris dans les algues, et qui donne un vigoureux coup de pied pour remonter, vertical, les bras tendus, vers la lumière du monde. Tel Maxence : il a bien pu les admirer, ces Maures, dont la vie intérieure a la saveur étrange et douce d’un fruit sauvage. Mais aujourd’hui, il n’a plus qu’une grande pitié et ce sont de lamentables victimes qui l’entourent : les victimes d’une civilisation qui n’a pas su s’orienter.

Qu’importe que Maxence soit triste, ou qu’il soit mauvais ? Il est l’envoyé de la puissance occidentale. Il faut donc bien qu’il reste pur et sans mélange, et qu’il soit séparé de tous les autres. Au fond, rien n’y peut faire : ce sont vingt siècles de chrétienté qui le séparent des Maures. Cette puissance, dont il porte le signe, c’est celle qui a repris les sables au croissant d’Islam, et c’est celle qui traîne l’immense croix sur ses épaules. Celle même qui a conquis la terre, à cet endroit précis où Maxence se tient debout, là même, elle traîne sa croix, qui est la croix de Jésus-Christ ; tout au long de sa peineuse existence, elle-même est chargée du poids de ses péchés. Elle est la puissance de sa chrétienté, elle est triomphante et douloureuse. Comment ne l’a-t-il pas reconnue ? Pourquoi donc ne la salue-t-il pas, celle qui est souffrante comme lui, celle qui gémit dans le vent des malédictions, comme lui-même il a gémi dans le vent de la douleur ? Elle a dit : « Cette terre d’Afrique est à moi, et je la donne à mes enfants. Elle n’est pas à ces pauvres gens, à ces bergers, à ces gardeurs de chameaux. Elle est à moi, elle n’est pas à ces esclaves, elle est à mes fils, afin qu’ils m’honorent davantage. »

« Elle est à moi. » — Maxence sait entendre ce langage. Il est le maître. Il sait bien qu’il ne doit pas laisser trop de lui-même dans ces parages. Celui qui est riche emprunte-t-il à celui qui n’a pour toute fortune qu’un petit mouton ? Il est le maître de la terre. Le maître va-t-il demander des conseils au domestique ? Il est l’envoyé d’un peuple qui sait bien ce que vaut le sang des martyrs. Il sait bien ce que c’est que de mourir pour une idée. Il a derrière lui vingt mille croisés, — tout un peuple qui est mort l’épée dressée, la prière clouée sur les lèvres. Il est l’enfant de ce sang-là. Ce n’est pas en vain qu’il a souffert les premières heures de l’exil, ni que le soleil l’a brûlé, ni que la solitude l’a enseveli sous ses grands voiles de silence. Il est l’enfant de la souffrance.

« Tu n’es pas le premier, dit une voix qu’il ne connaissait pas — et c’est celle de la mère qu’il a maudite — tu n’es pas le premier que j’envoie sur cette terre infidèle. J’en ai envoyé d’autres avant toi. Car cette terre est à moi et je la donne à mes fils pour qu’ils y souffrent et qu’ils y apprennent la souffrance. D’autres sont morts avant toi. Et ils ne demandaient pas à ces esclaves de leur apprendre à vivre. Mais ils portaient devant eux leur cœur, entre leurs mains. Regarde, ô mon fils, comme ils se comportaient en cette grande affaire, en cette grande aventure française, qui était l’aventure du pèlerinage de la croix. »

III
PER SPECVLVM IN ÆNIGMATE

ARGVMENT. — DÉPART. — CALME DE MAXENCE. — INSISTANCE. — GRANDEVR DE ZLI. — MOVVEMENTS DV CŒVR, BATTEMENTS D’AILES DANS LA NVIT. — DE L’AME FIDÈLE DES SOLDATS. — CE QVI SE PASSE AV CIEL. — LES COORDONNÉES DE ZLI : LE CHAMP D’AMATIL. — DOVBLE ASPECT DE L’AME DE MAXENCE ET SON VNITÉ RÉELLE. — L’ÉNIGME DV MIROIR QVE NOVS SOMMES.

Un jour, dans ce transport héroïque qui laisse pourtant à l’esprit toute son agilité, tandis que l’heure clairvoyante du matin l’inondait, Maxence se leva, secoua son poil, et, solidement balancé sur ses deux jambes écartées, il attendit les caporaux et les sergents. Comme le clairon, au moment du ralliement, remplit exactement tous les recoins de la plaine et jusqu’aux cornes de bois les plus secrètes, ainsi la joie le remplissait de toute sa plénitude victorieuse et ailée. La rumeur du camp se propageait dans la masse noire des mercenaires et répondait au chef impatient. C’est que l’ordre, la veille au soir, était venu de partir pour l’Adrar lointain, et que cette heure était l’heure, semblable à la jeunesse, d’un départ. Donc Maxence a reçu un ordre, et voici que lui-même donne des ordres et que d’autres les reçoivent, car son métier est essentiellement d’obéir et de commander. La tâche est mesurée à chacun selon son rang. Les prescriptions, allant jusqu’au détail de la gamelle de riz à donner ou du bât à réparer, s’échelonnent dans leur ordre, d’après le plan que détient seule la tête principale. — Jusqu’à ce que, toutes prévisions faites, la colonne, parée pour toute éventualité, s’ébranle et se propage dans l’espace, semblable au vaisseau bien gréé qui prend le large. Mais alors, chacun n’a plus qu’à marcher sur son étroit ruban de sable, en suivant celui qui est devant lui, sur cet étroit ruban de sable qui est la vie, flanqué de part et d’autre par le désert, où est la mort par la soif. Le guide fonce droit sur le puits, puisqu’il n’y a pas d’autre chemin que celui qu’il fait. Aux autres de le suivre et de se coller à son ombre. Maxence, lui, se repose. Tout est déclanché, il n’a plus rien à faire, sinon à regarder ce beau monde qui s’écoule à ses pieds en grandes vagues profondes et sérieuses.

Singulièrement calme et sûr de lui est Maxence dans cette plaine qui se consume sous l’étreinte majestueuse des flammes solaires. Le voici maintenant, couché sur sa natte et fumant sa pipe en silence, au premier soir. Il goûte à plein le vertige de la nuit qui ne retranche à ses yeux que le pur néant du désert. Les tirailleurs forment sur le sol une figure géométrique qui ne respire plus ni ne bouge plus. Il y a seulement quelques Maures qui causent autour d’un feu, et la sentinelle qui se profile des pieds à la tête sur le ciel, comme une image. Près de lui, il entend le bruit des chameaux qui ruminent, et parfois l’un d’eux s’arrête, et il allonge, en un mouvement de lassitude, son long col sur la terre refroidie. Tableau commun et familier ! Il avait vingt-deux ans, Maxence, quand, pour la première fois, il connut l’amère douceur de ces campements d’un soir, dont on est sûr que rien, dans la mémoire fragile, ne subsistera, et dont pourtant le charme replié finit par obséder toute la vie. Et voici que cette halte à la vesprée est toute semblable à la première halte. Tout paraît charmant à cette tête jeune. Il caresse sa chienne. Il sent la vie, qui est là, réelle, qui est certaine, qui n’est pas une fiction, mais une profonde réalité qu’il peut envelopper et mesurer. Voici apparaître au ciel le beau scorpion qui commence, du fond de l’horizon, sa marche oblique. « Demain matin, dit Maxence, vers la deuxième heure, l’aile marchante de cette harka céleste aura gagné les trois quarts du ciel. Mais la terre n’est-elle pas aussi à sa place exacte, dans les routes libres du firmament ? »

Il se sent dans le jeu céleste en pleine sécurité. Et il ne ressent nulle inquiétude, parce que cet aiguillon ne l’a pas encore piqué de se dire : « Mais où suis-je ? Où vais-je ? Quel est donc le sens de cette énigme que je suis ? », parce que cette morsure ne l’a pas encore mordu d’entendre : « Mais quelle est donc cette plaisanterie affreuse ? Et quel est ce théâtre où je pleure sous le masque qui rit ? » Non, il ne l’a pas, cette immortelle inquiétude du cœur qui sait s’entendre. Mais au contraire, le jeu de sa pensée est si paisible, si semblable à ces grands fleuves qu’il a oubliés, sa rêverie s’écoule si puissamment qu’il ne lui souvient pas d’avoir ressenti depuis longtemps une telle félicité. Et en effet, pendant son séjour à Ksar el Barka, n’a-t-il pas fait à Dieu de larges concessions, n’a-t-il pas été à la limite de ce que l’on peut accorder ? En toute justice, il faut bien que tant de condescendance lui procure quelques satisfactions. Les Maures lui ont fait comprendre combien il était pur et salubre, cet air chrétien que l’on respire en France, dans cette France qu’il avait maudite au moment même qu’il la quittait, à tout jamais peut-être. Ils lui ont fait entrevoir la France cachée qu’il a méconnue, et ils ont mis la filiale action de grâce sur ses lèvres, au lieu de l’infâme reniement. Il est heureux comme l’enfant perdu qui retrouve sa mère. Pourquoi donc l’esprit lassé continuerait-il ses démarches inquiètes ? Pourquoi ne jetterait-il pas l’ancre dans ces beaux ports terrestres qui s’ouvrent à la fatigue de vivre ?

Dans son noble détachement, Maxence recevait pourtant des avertissements. Tout conspirait contre cette quiétude où il se croyait en sûreté, sans compter qu’au désert la pensée va plus en profondeur qu’en étendue.