Mais ces vaines tempêtes ne valaient pas ces heures du lourd accablement méridien. Alors un silence de plomb engourdissait les membres recrus de fatigue, et le corps prostré haletait, crucifié sur le sol, qui est son père, et dont il ne peut se déprendre. Et il fallait que la tête aussi se courbât vers la terre métallique, aux reflets de cristal, et qu’elle attendît, baignée dans sa sueur, un autre temps.

Maxence connut le supplice des heures. Il sut que chaque minute pouvait souffleter un homme, à droite, à gauche, jusqu’à crier merci, aveuglé et voyant les trente-six chandelles du soleil. Il connut, l’une après l’autre, chaque minute piquante de chaque jour, l’un après l’un. Et aussi les transes des nuits sans sommeil, alors que, tourné et retourné sur sa natte comme une crêpe sur la poêle, il poussait un gémissement qui ne dépassait même pas la paroi flottante et claquante au vent nocturne. Car le vent était la vraie muraille, le séparant même de ses hommes qui étaient là, à deux pas, roulés, tête à genoux, dans la couverture de campement. En sorte que, perdu très loin de tout, sur un de ces cercles que trace le géographe sur la mappemonde et ne sachant même plus à quelle latitude il en était, sentant toute la dérision de cette mort africaine où l’on souffrait, de ce néant d’où émergeait le seul lotus de la souffrance, de ce néant où l’âme n’est plus étourdie par le bruit du monde et se mesure pour ce qu’elle vaut, défaillant sous la longue patience de la nuit, il était tout près de la grande et salutaire désespérance.

Ces épreuves n’étaient pas inutiles, — et quelle est l’épreuve qui n’est pas utile ? Maxence sortit d’elles plus fier et mieux campé dans son désert, plus digne. Il assura son casque sur le côté, se drapa dans ses voiles arabes où il faisait figure de jeune Romain, vêtu de la robe prétexte, et il fixa mieux devant lui les hommes et les choses.


Au reste, la fin de septembre approchait ; l’air s’allégeait et reprenait sa fluidité. Les milans noirs volaient plus haut, et de plus haut prenaient leur élan, lorsqu’ils fonçaient droit sur les viscères abandonnés des moutons. C’était le signe que l’hivernage, la saison torride allait finir et que donc, l’on pourrait partir, s’aventurer à nouveau dans les routes sans bords et sur les plages abandonnées du Nord. Maxence défigurait, impavide, ces prochaines équipées. Il connaissait la part que lui-même s’était choisie. Comme Pizarre, au seuil des hautes terres du Mexique, trace sur le sable, du bout de son bâton, la ligne qui sépare la vie facile de la peineuse, puis se retourne vers ses compagnons, ainsi le génie de l’Afrique s’arrête et mesure la terre. Ici, au delà de cette ligne même, dit-il, le souci et la tribulation avec la certitude de grandir, — et là, en deçà de la ligne, la vie molle et facile avec la certitude de diminuer, — mais Maxence n’hésite pas, et le prédestiné de la grandeur, se rejette vers la grandeur qu’il a choisie. Par là, il commence de se connaître, se pose comme un élément de l’équation, et juge mieux du signe qu’il faut affecter aux rêveries sahariennes dont il a été le témoin curieux.

— Quel est donc, selon toi, l’emploi de la vie ? dit-il un jour à ce jeune Maure qui l’avait guidé dans les ruines du Ksar.

— Copier le Livre diligemment, et méditer les hadits, car il est écrit : « L’encre des savants est précieuse, et plus précieuse encore que le sang des martyrs. »

Est-ce admirable, cette fièvre d’intelligence divine ? se dit Maxence. Le mot de son compagnon le révoltait. Il touchait le point faible, apercevait l’émoussement de la pointe. Toute sa vie n’était-elle pas basée sur le sacrifice, dont il ignorait, certes, la surnaturelle vertu, et qui pourtant éclairait tous ses actes des reflets de sa mystérieuse clarté ? Si misérable qu’il se connût, il se connaissait pourtant supérieur à ceux-là qui avaient préféré la plume d’oie de l’écrivain à la palme du martyr. Car dans sa misère la plus grande, il portait encore le germe de la vie, au lieu que les autres, dans leur grandeur, portaient le germe de la mort.

Que seraient devenues nos civilisations d’Occident, disait encore Maxence, si elles s’étaient édifiées sur une semblable morale ? — si la souveraineté du cœur n’y avait été proclamée ? — si le théologien, du fond de sa cellule, avec ses in-folios autour de lui, n’eût envoyé le Croisé, avec sa croix sur la poitrine, sur les routes en feu de l’Orient ? Et lui, il se connaissait l’héritier de ces civilisations, et l’envoyé, le signifère de la puissance occidentale. Ainsi, les jours de la probation étant accomplis, le jeune voyageur commençait à mesurer la grandeur de sa mission et la douce domination de sa loi.

Il valait mieux que les Maures. Il valait mieux que lui-même. Lui, le misérable homme sans nulle étoile, ce dérisoire Maxence, il valait mieux que le Djilani lui-même, avec toute sa vertu. Et voici qu’un jeune Maure l’avertissait de sa grandeur, et, d’un mot, dénouait les chaînes de la captivité !