Ils marchaient entre les parois resserrées, ne disant rien, écoutant des bruissements qui étaient sous la pierre, imperceptibles…
— Voici, dit Ahmed, la maison qu’habitait mon père.
Ils entraient dans une cour, semblable aux autres qu’ils avaient vues. Dans un coin, il y avait un terre-plein peu élevé.
— C’est ici, continua le Maure, que le cheikh Sidi Mohammed avait coutume de faire son salam. Et ces murs que tu vois sur la droite, c’est la maison de mon grand-père, Sidi Mohammed el Kounti.
Maxence connaissait ces grands noms de l’islam ; ils appartenaient à la glorieuse famille des Bekkaïa, dont on retrouve des membres dans le Touat, dans l’Azouad, au nord de Tombouctou, à Oualata, dans le Hodh, dans l’Haribinda, — aux quatre coins de l’immense Sahara. Étonnante dispersion qui laissait rêveur le jeune Français ! Sa pensée, un moment, s’égara vers ces terres lointaines qu’il ne verrait jamais, l’Azaouad, le Tafilalet, l’Iguidi, là-bas, dans les profondeurs roses du désert, et les beaux noms chantaient fiévreusement à son oreille. Ainsi, peu à peu, par des touches légères, son âme plongeait au recreux de la terre, s’enfonçant dans la matière impondérable du sable.
Ils arrivèrent aux ruines de la mosquée. Des blocs de pierre débités en barraient le seuil, mais de l’autre côté, on voyait une sorte de colonnade à ciel ouvert, très nue, sans l’ombre d’un ornement. Ce pauvre spectacle donnait pourtant une joie précise. Les larges assises, les soubassements épais semblaient une affirmation. Les lignes, nettes comme des fils d’acier, ne faisaient pas d’ombres. Une lumière égale s’épandait dans le désordre des lourds piliers, mais telle qu’il ne restait qu’une grêle délinéation dans la clarté.
Tandis que Maxence revenait, précédé par la robe flottante du guide, il pensait : « Ces grandes facilités de méditation que nous consent cette terre spirituelle, les Maures les utilisent, et ils font, à cette aridité, d’admirables ornements. Pourquoi, transformant à notre mesure de semblables forces, et les employant à notre bien propre, n’essayons-nous pas aussi de nous enrichir, ou plutôt de reconquérir nos richesses perdues ? »
Et de nouveau, il pensait à ces hommes de prières, à telle vieille barbe blanche qu’il connaissait. Ils cherchent Dieu et ils sont humbles. Ainsi, du même mouvement, ils s’élèvent et ils s’abaissent, et d’autant ils s’élèvent, d’autant ils s’abaissent. Voyez leur démarche, comme elle est prudente et précautionneuse. C’est que la route est pleine de serpents et de bêtes immondes. Aussi faut-il veiller et prendre garde, et n’avoir nulle distraction sur cette aride route qui monte.
L’hivernage s’avançait, traversé d’immenses rafales de vent qui poussaient devant elles les nuages, et ils ne crevaient pas. Parfois, du côté de l’est, une brume épaisse s’élevait, et si rouge qu’on eût pu jurer le Tagant en feu, par derrière. C’était le début des grandes tornades sèches de juillet. En efforts désespérés, elles se vrillaient vers le ciel, et sifflaient, lugubres, comme un serpent se dresse verticalement et crache aux étoiles son impuissance. Et parfois, l’immense chevauchée semblait hésiter. Venue de si loin, des fonds du Sahara oriental, elle cherchait sa route dans la plaine sans bords, et se balançait en une incertitude gémissante. Un large remous circulaire se produisait, mais aussitôt la course folle recommençait, avec des arrachements subits, des embardées vers le ciel bas où se boulaient d’immenses flocons.