Mais ceux que Maxence recherchait d’instinct étaient les contemplatifs, les rêveurs des steppes, ceux dont le jeûne a rongé les chairs et amenuisé le cœur. Un jour qu’il s’était aventuré loin du camp, il avait entendu de grands cris, des sanglots passionnés, où il ne distinguait que le « La ila illallah » des muezzins. C’étaient des Chadelya, disciples du vieux cheikh el Ghazouani, qui se livraient à leurs exercices spirituels. Ceux-là, derniers héritiers de l’école philosophique fondée au Xe siècle par le cheikh Djazouli, étaient de sombres fous, — les fleurs monstrueuses du désert. Mais la plupart des Maures pieux se rattachaient à la secte plus humaine des Gadria, ou à celle des Tidjania, qui nous a toujours été favorable, puisqu’un des grands mogaddems de la secte, Abd el Kader ben Hamida, accompagnait le colonel Flatters en 1880.

L’esprit habite donc ici, disait Maxence. Et n’est-ce pas grand que certains disent, comme ce grand Ali ben Abou Taleb : « Je suis ce petit point placé sous la lettre ba » — car la lettre ba est la première de la prière. Le jeune homme évoquait la figure du puissant fondateur de la secte Gadria, Sidi Abd el Kader el Djilani, qui, en plein Moyen Age, avait enseigné les degrés qui mènent à la perfection mystique, depuis la pauvreté, jusqu’au « madjma el Baharim », le confluent des deux mers, où le croyant est si près de Dieu que pour se confondre avec lui, il ne manque que la longueur de deux arcs. Maxence démêlait dans ces hautes idées l’influence de l’alexandrinisme, puis celle des lettrés de l’Andalousie, disciples d’Avicenne et d’Averroès qui s’étaient joints aux Maures revenant d’Espagne après la conquête et qui allaient répandre leur science dans le monde berbère. Or rien n’avait changé dans le Sahara méridional, depuis ces époques lointaines, et le voyageur ressentait, en s’enfonçant dans ce désert, ce parfum des mausolées d’Égypte où l’on contemple la momie, souriante encore, derrière ses bandelettes de deux mille ans.

Tant de rêves élevés, tant de mysticisme fleurissant en plein XXe siècle, sur le sol le plus inhospitalier du monde, pouvaient très bien émouvoir Maxence. Il avait la sensation fortifiante d’aller à des excès, de s’élever au-dessus de la médiocrité quotidienne. Il était sur une haute tour où les bruits des jardins et le parfum des roses n’arrivent plus, comme Assuérus, sur la plus lointaine terrasse de Suze, est seul au milieu des étoiles.

Il y avait, dans ce désert, des prudents qui savaient éviter les tempêtes de la luxure et les récifs de l’orgueil. Il y avait des hommes qui n’étaient point des luxurieux, ni des avaricieux, ni des blasphémateurs, ni des orgueilleux, et qui disaient, comme le soufi au bon riche : « Voudrais-tu faire disparaître mon nom du nombre des pauvres, moyennant dix mille drachmes ? » Là-bas, sous les latitudes de sa naissance, Maxence voyait une plaine couleur de plomb, l’air raréfié, l’oppression d’un ciel de cuivre, l’aigre rire et le méchant lieu commun, le lourd bon sens, des voix de fausset qui discutent. Mais ici la sainte exaltation de l’esprit, le mépris des biens terrestres, la connaissance des choses essentielles, la discrimination des vrais biens et des vrais maux, la royale ivresse de l’intelligence qui a secoué ses chaînes et se connaît. Là-bas, ceux qui font profession de l’intelligence et qui en meurent, — ici, ceux qui sont doux et pauvres d’esprit. Là-bas, les rassasiés et les contents d’eux-mêmes, les sourires épanouis, les ventres larges. Ici, les fronts soucieux, la prudence devant l’ennemi, l’œil circonspect. Maxence recevait de ces misérables, de ces hérétiques, prisonniers dans leur hérésie, une véhémente leçon. Cette petite part de vérité que, sombrés à pic dans l’erreur, ils détenaient encore, Maxence la voyait trembler à son horizon de deuil, comme la faible lumière du poste de commandement émerge encore, après que les œuvres vives ont disparu.


Ses courses le menaient parfois dans la « tamourt des brebis ». Dans cette seule vallée, l’on pouvait respirer l’odeur de la terre, et des oiseaux y chantaient, dans les acacias et les amours. Heures rares au pays des Maures, que celles où l’on reçoit des choses quelques parfums et des chansons. Mais lui, déjà, n’en voulait plus. Il passait dans la tamourt des heures légères, un peu amollissantes, qui l’accablaient. Cette large coulée de verdure, tout unie et drapée, où il voyait de loin en loin s’arrondir des fonds craquelés d’étangs, et les lignes de l’horizon pétré, lui semblaient d’une grâce maladroite. Il n’y trouvait pas son compte. Il voulait le vrai désert, la vraie plénitude du désert, où vivaient ces vrais hommes qu’il avait entrevus, au seuil des tribus, les yeux baissés sur le chapelet. Il songeait à l’austère Tiris, aux grandes lignes dévastées du Nord.

Revenu à son camp, il allait prolonger sa mélancolie dans le Ksar en ruines, et là, parfois, un jeune Maure l’accompagnait, Ahmed, le fils du chef des Kounta.

— Voici la ville, lui avait dit Ahmed, où est mort le père de mon père et où mes ancêtres ont vécu.

— Oui, je sais, avait dit Maxence, et cette ville a été saccagée au cours de la guerre que les gens de ta tribu soutinrent jadis contre les Idouaïch. Je serai content de la visiter avec toi.

Et ils étaient entrés dans les décombres, tremblants sous le soleil. Sur les murs larges et bas en pierres sèches, les lézards semblaient d’autres pierres vivantes, des gemmes mobiles. De grandes cours s’ouvraient. Des ruelles sinueuses longeaient les murs découronnés des façades. Partout le silence, cette vague oppression des choses mortes, des choses très vieilles, spiritualisées par le temps.