Maxence songeait que, sa vie durant, Pierre-Marie avait été son bon génie. Quand il venait vers lui, brisé par les ressacs et le cœur brouillé par l’Océan, il lui semblait entrer dans la demeure sereine de l’intelligence. Ce savant avait tout pesé, tout tenu dans sa paume étroite, puis, ayant tout ordonné selon la raison juste et le parfait équilibre, il était entré en maître, et sans craindre de faux pas, dans les régions les plus hautes de l’esprit. Il était vraiment le triomphe de l’esprit discipliné sur la matière indocile.
Le jeune soldat pensait à cette belle vie courbée sur la méditation, et consumée dans la pureté. Comme il se sentait misérable en regard ! Oh ! certes, rien ne le lie, cet homme ardent, aux péchés des hommes, qu’il a connus. Mais au contraire, il s’est efforcé vers eux ridiculement, il n’y tient pas, il est comme beaucoup qui se gonflent devant le mal, comme la grenouille, et se croient vraiment aussi gros que lui, et se donnent de l’importance devant lui. Comme ces gens qui ne savent quoi inventer, et qui arrachent les pattes d’un insecte une à une, pour s’amuser, ainsi, lui, il s’amuse dans ce qui est défendu, pour voir ce qui arrivera. Lui-même, il se plaît à exagérer son mal, mais il n’y est pas fortement lié, il peut s’en déprendre, secouer ce manteau où il fait le magnifique.
Pourtant ce n’est pas tout, et ce n’est rien. Il reste toute la vérité à saisir. Il reste la saisie pleine d’une seule chose qui est réelle, au lieu de la dispersion dans les apparences. Comment la noble procession d’un Pierre-Marie vers la certitude invisible serait-elle possible à ce Maxence, tendu vers les contours de l’action, et affronté avec la vie comme sont deux béliers, corne à corne, sur un pont ? Lui, il veut des razzias dans le soleil, des butins précis, et obtenus de haute main, il est aux prises avec les difficultés du ravitaillement, il est en plein territoire militaire. Quand il se recueille, ayant, par exemple, poursuivi une biche et qu’il s’assoit dans le halètement de midi, il sent un grand silence qui tombe, et, au dedans de lui, un manque, une vague de sourde anxiété, mais le poids du corps et des membres gauches l’entraîne, il repart, tirant la patte, et assure sur son épaule la bretelle du fusil.
Ainsi la question posée par Pierre-Marie, Maxence ne la pose pas. Et si, d’aventure, il la posait, quel soutien trouverait-il en ce désert ? Point de livres, pour stimuler l’esprit, point d’Églises pour aider le cœur. Pas le moindre vieux vitrail. Pas la moindre fumée d’encens. Maxence tâte l’ombre de ses mains, il ne trouve rien, il est véritablement seul, dans la nuit où nul rebord ne vient secourir sa défaillance.
Vaine, selon toute apparence, a été l’apparition de la vierge en pleurs, au début de ses routes dans le désert. Vaine, cette salutation étrange de celle qui est couronnée et ceinturée de roses. Vaine, cette salutation de la rose au chardon. Mais il reste la séparation d’avec les hommes, et l’action déroulée dans le secret, et cet universel délaissement lui-même.
Il reste que la vie de Maxence ne se déroule pas dans le plan ordinaire, qu’il prend du recul, qu’il est au bout de la terre et au bout de la vie, qu’il est à l’extrême limite de la vie, là où l’on marche tout auprès de l’éternité, où l’on peut y trébucher, là où les soucis sont hauts, là où les sophismes des hommes ne jouent plus, parce qu’il faut vivre, — ou mourir, — là enfin où l’on devient sérieux, où l’on devient homme. Ainsi le Sahara a d’abord une valeur négative. Une âme vulgaire n’est pas digne d’aborder les problèmes que propose un Pierre-Marie. Que tout d’abord elle s’aille laver au grand vent des plaines, et puis nous recauserons. Que d’abord tombent tous ces beaux prestiges qui nous sont chers, et puis, s’il y a une vérité, elle saura bien jaillir de cette lutte avec la vie. Ainsi Jacob luttant avec l’ange, qui est le vrai.
Maxence méditait encore sur les lignes de Pierre-Marie, quand un Maure entra dans sa tente, et lui dit qu’une bande de pillards, alourdie par des prises nombreuses, remontait vers le Nord et qu’elle passerait sans doute non loin du camp, à l’endroit que l’on appelle Tamra. Maxence pose sur le sable la Vierge en pleurs, que le vent emporte, il fait seller quelques méhara, il s’élance à la tête de ses hommes. Course folle ! Il sent derrière lui les pas élastiques des chameaux, il sent la grande coulée vers l’avant, les cous tendus, et tous les siens se poussant, se dépassant, comme les cymbales que frotte le musicien. C’est un frémissement de joie qu’il précède. Lui-même a les dents rageuses, l’œil volontaire. Ils courent longtemps — et puis voici les razzieurs, un point imperceptible sur une ondulation. « Ils sont arrêtés », dit un Maure. Nos gens se hâtent, le groupe des razzieurs grandit. Mais voici qu’il disparaît. Maxence a été aperçu. Les Maures, pris de panique, s’enfuient, abandonnant sur le sol un immense butin. D’abord, c’est une déception. Puis les yeux s’allument devant la prise. Les partisans de Maxence rassemblent les chameaux laissés sur le terrain et très nombreux, des Noirs roulent des ballots d’étoffe et Maxence hurle des ordres, au milieu de cette indescriptible confusion.
En revenant de cette équipée, le jeune Français se sentait très près de ces Maures qu’il avait lui-même choisis dans les tribus. Déjà il se mêlait à leur vie et leurs âmes se confondaient.
Trop faible encore pour ne vivre que de lui, il se tournait vers la race étrangère. Elle était curieuse. Elle était marquée d’un signe, elle portait un caractère très accentué. — Des vieillards aux traits durs venaient le matin, à la tente française. Ils avaient des regards aigus, la démarche humble, genoux ployés, de l’Hébreu. On y voyait aussi venir de jeunes hommes aux grands yeux fiers, et ils rejetaient en arrière leur tignasse annelée : douceur berbère, fierté jugurthinienne. Certains étaient de vrais Aryens, et Maxence croyait retrouver quelque Français de sa connaissance. Tel guerrier se présentait, fier comme un gueux, mais le maintien sérieux, les traits fins, la draperie annonçaient l’aristocrate. Il ne venait que mendier quelques poignées de riz.