Après la chaleur du jour, le frais crépuscule mettait en Maxence une sorte de légèreté, et comme l’exultation de l’esprit bondissant dans l’espace. Plus grand encore que durant le jour, cet espace s’ouvrait alors en abîme au-dessus du petit cercle de la terre. Et lui, l’homme lourd de pensée, au centre de ce cercle, il s’abîmait dans le rêve aigu, vraiment oublieux de ses misères particulières et emporté dans le mouvement immense de l’orbe plongeant lui-même dans l’ombre.
Telle est la figure que fait Maxence dans ce désert. Il s’allège de tout un passé de querelles, mais il ne trouve devant lui qu’une forme vide. C’est un visage glacé, le masque de la mort, que lui présente l’Afrique. Tout le sensible se résorbe dans le silence. La douce chaleur des hommes ne soutient plus l’abandonné. Et c’est pourtant de ce néant qu’il devra tirer quelque chose qui soit, de cette carence qu’il devra tirer une surabondance. Ou sinon, plus misérable que jamais, il rentrera dans sa patrie ayant consommé le total échec de sa vie, les mains vides et le front honteux.
Certes, Maxence se souciait peu de poser de tels dilemmes. Sur son rocher, la seule joie des étoiles retrouvées l’occupait. N’était-il pas leur compagnon, errant comme elles, et comme elles solitaire ? Et, perdu sur la terre, il fixait des yeux la noble Orion, qui, seule, émergeait des voiles secrets de l’horizon.
II
LA CAPTIVITÉ CHEZ LES SARRAZINS
ARGVMENT. — L’AMI DE MAXENCE POSE LA QVESTION. — MAXENCE NE LA POSE PAS. — MAIS LA VIE D’ACTION INTENSE DV HÉROS EST VNE SORTE DE VIE PVRGATIVE. — SON ŒIL N’EST PAS ASSEZ FORT POVR SE TOVRNER AV DEDANS DE LVI. — CAPTIF EN PAYS ÉTRANGE, IL REGARDE ALORS AVTOVR DE LVI. — DES FLEVRS SPIRITVELLES DV SAHARA. — LA MORALE DV PLVS SAINT DES MAVRES NE SVFFIT PAS ENCORE AV PLVS PÉCHEVR DES FRANCS. — PREMIÈRE APPARITION DE LA FRANCE DOVLOVREVSE ET CHRÉTIENNE.
Maxence avait l’état d’esprit qu’il faut pour aborder le Sahara. Il était assez fort pour se laisser forger sur cette terrible enclume, comme l’épée tenue à bout de pinces, auprès du feu jaillissant droit sous la poussée du vent brûlant. Il ne tenait plus qu’à vivre immensément, dans ce brasier ouvert. La France était morte en lui.
Chaque mois, pourtant, un rapide courrier venait jeter à l’exilé des lambeaux déchirés de sa patrie. Il les rejetait avec ennui, puis se replongeait avec une joie sauvage dans sa solitude, — craignant une faiblesse peut-être, ou au contraire, se trouvant trop fort déjà pour accueillir de l’amitié, de la tendresse.
Un jour, une carte lui parvint, qu’il lut avec un plaisir étonné et de l’inquiétude. C’était une image de la Vierge en pleurs de La Salette, et au verso, il y avait ces simples lignes : « Maxence, nous avons prié pour toi du haut de la sainte montagne. Il me semble qu’elle pleure sur toi, cette Vierge si belle, et qu’elle te veut. Ne l’écouteras-tu point ? Ton frère et ton ami, Pierre-Marie. »
Pour la première fois, Maxence eut la perception qu’une brise de tendresse lui venait des Gaules lointaines. Il ne croyait nullement à la prière, et pourtant il lui semblait que celui-là l’aimait mieux que les autres, qui priait pour lui, — que seul, celui-là l’aimait. Oui, celui-là était vraiment son frère, ce Pierre-Marie. Cette face blanche qu’il revoyait, avec ses joues transparentes, sa barbe rare et mal venue, ses yeux tranquilles et sûrs, cette face blanche inclinée sur l’épaule fragile, était vraiment la face de son ami.