Le jeune homme attendit, pour quitter sa grotte, la paix du prochain soir. Alors, encore étourdi du jour trop lent à mourir, il donna l’ordre du départ. L’ascension de la montagne, presque verticale à Garaouel, fut très rude et dura longtemps. Maxence, sur le roc le plus haut, regardait simplement la plaine qui était déroulée à ses pieds, comme la feuille du livre qui a été lue et que l’on va tourner. — L’air sur tout cela était immobile, mais l’on sentait des tempêtes dans le fond, courant au-dessus du premier ciel de la basse plaine, et lui, déjà dans les étages supérieurs, devinait les remous fluant, au plus haut de l’éther, comme des courants marins.


Dans le Tagant, ils passèrent des rocs où les chameaux, malgré l’ombre venue, ne trébuchaient pas, mais, au contraire, dirigeant d’en haut leurs pieds lointains sur les arrondis, et de leurs semelles ventousant délicatement les obstacles, ne cessaient pas de se balancer harmonieusement, selon la manière accoutumée. Maxence, ivre d’espace, poursuivit la marche. Mais bientôt il dut, certains éléments traînant à l’arrière, jalonner sa route en faisant allumer de grands feux. Alors, de derrière chaque pan de la montagne surgirent de grandes flammes, comme des feux de bengale au-dessus des buissons. Plusieurs plans apparurent et chacun avait son embrasement propre. Par derrière les promontoires des rocs, dans la nuit froide, sereine, la terre était embrasée jusqu’aux étages inférieurs de la montagne. Les hommes, silencieux, sinuaient à travers les hauts portants, découvrant à chaque détour, un feu nouveau, et marchaient dans une route de flammes. Ce spectacle exalta Maxence. Il se voyait, chef d’une troupe de guerre, par ce soir sans lune, au plus épais de la terre, et seul de sa race, au nord de Garaouel, où personne ne pensait qu’il fût.

Le lendemain, ils entrèrent dans une sorte de large dépression, mal charpentée, et où le regard s’évaguait sur des touffes pâles, des sables. Elle se dirigeait vers le nord et faisait donc une bonne route pour la colonne qui tendait avec un peu de hâte vers l’Oued el Abiod et ses ruines ceinturées de tribus. Pendant plusieurs jours, Maxence suivit la molle vallée, marche monotone que venaient pourtant ennoblir, de loin en loin, les souvenirs de la conquête : ici une motte de terre où le sang français avait coulé, là, quelques pieux commémorant la défense repliée d’une poignée de braves, là encore, quelques murs en ruines, vestiges d’un poste éphémère. Mais partout, c’était la même austérité, et le même maintien de noblesse et de dignité. Les matins surtout : ces matins sans surprises, qui ne recèlent rien, mais s’étalent en nappes de lumière tranquille, surabondent de simplicité et de vertu. Maxence ressentait jusqu’à la douleur le sérieux de ces paysages d’aurore, dont l’assemblage ne laissait plus aucune place à l’ironie, de ces aurores où le chef est soucieux, parce que la journée sera longue, pleine d’embûches, minée de soucis. Là, rien n’est donné au sourire, à la détente, à cette satisfaction du père, tendant ses bras, après la journée de labeurs, au premier-né !

Ah non ! ils ne rient pas, ces gens d’Afrique. Jamais ils ne seront des sceptiques. Ils choisiront. Ils ne seront pas avec ceux qui veulent concilier tout, le vrai avec le faux, et qui abordent toute chose la main tendue et leur sourire empoisonné sur les lèvres ! Que les délicats s’en aillent, ceux qu’effraie le poids du jour et que blessent les sentiments un peu rudes. Que ceux qui ne peuvent supporter l’éclat du soleil s’en aillent et que les hommes au cœur simple, ceux qui ne refusent pas la simplicité, restent au contraire et prennent pied dans la vertu de la terre. Que tous ceux qui hésitent, avancent un pied, puis le retirent, comme l’homme de la ville sur les grèves, et tous ceux qui trembleraient devant une vérité trop forte, comme l’homme de la ville cligne des yeux devant les facettes ensoleillées de l’océan, que ceux-là à tout jamais s’en aillent. Cette rude nourriture de l’Afrique n’est pas pour eux. Là, il faut un regard ferme sur la vie, un regard pur, allant droit devant soi, un regard de toute franchise, de toute clarté.


Maxence, après de longs jours, arriva en ce point de Ksar el Barca où il comptait asseoir son camp pour quelque temps, ayant des hommes à recruter dans les tribus, des chameaux à acheter et une troupe encore informe à mettre sur pied. Cette ville en ruines repose à côté de mols palmiers, dans le fond sableux de l’Oued el Abiod, mais adossée vers le nord aux rocs du haut Tagant. Vus des arbres de l’Oued, les murs droits en pierres sèches, que nulle toiture ne surmonte, ont encore un grand air antique. Tout de suite, en Occidental, Maxence alla vers ces rudes témoins du passé. Mais sa tête bourdonna sous l’excès du soleil répercuté de mur en mur, et il revint vers la palmeraie. Il se trouvait dans une serre chaude, lumineuse et bruissante, très loin de la vie, très près des choses. Il croisa des hommes qui venaient à son camp, un vieillard à barbe blanche, des jeunes gens dont les yeux brillaient. Il dut causer avec eux quelques instants. Puis il rejoignit ses gens et tout de suite donna l’ordre d’établir tout autour du camp une forte clôture en branches épineuses. Et puis enfin, il se retira sous sa tente, un peu étourdi, mais heureux d’avoir jeté l’ancre, après avoir tant de jours marché dans le soleil et les vents brûlants du large.

Alors commence pour Maxence une vraie vie de solitude et de silence. Là, dans ce carré de trente mètres, n’ayant plus même le bourdonnement des départs et des arrivées, il apprit réellement ce qu’est la solitude, enfouie au sein même de la silencieuse nature. Car la Règle de l’Afrique est le silence. Comme le moine, dans le cloître, se tait — ainsi le Désert, en coule blanche, se tait. Tout de suite, le jeune Français se plie à la stricte observance, il écoute pieusement les heures tomber dans l’éternité qui les encadre, il meurt au monde qui l’a déçu.

Pendant l’écrasante chaleur des jours, tandis que partisans et méharistes dormaient sous leur soleil familier, Maxence restait d’ordinaire sous son frêle abri de toile, et là, les genoux au menton, il attendait simplement, il attendait, non le soir, mais il ne savait quoi de mystérieux et de grand. Ainsi, dans cette terre morte, où jamais être humain n’a fixé sa demeure, il lui semblait sortir des limites ordinaires de la vie et s’avancer, tremblant de vertige, sur le rebord du plus haut ciel.

Le soir, il montait sur les rochers abrupts qui dominaient le camp vers le nord. Jusqu’où le regard pouvait s’étendre, il ne voyait que des arbustes rabougris aux maigres frondaisons, dispersés sur des aires désolées. Au loin, des collines gréseuses encerclaient l’horizon, mais plutôt que de s’y perdre, son regard revenait vers les palmes dont l’ombre claire abritait les tentes des soldats. Seules, elles étaient un peu de vie dans le total accablement, — un faible battement d’ailes dans l’éther.