Maxence avait vécu bien des nuits semblables à celle-ci. Il devait en vivre bien d’autres. Ce qu’il voulait ce soir-là, ce premier soir, c’est que l’Afrique retrouvée lui donnât d’utiles conseils. « Puisse chaque étape, se disait-il, être utile à mon cœur ! » Il n’était pas en lui de volonté plus arrêtée, de plus ferme propos que d’aller à travers le monde, tendu sur lui-même et décidé à se conquérir lui-même par la violence, que de demander sans répit à la terre de toutes les vertus la force, la droiture, la pureté du cœur, la noblesse et la candeur. Parce qu’il savait que de grandes choses se font par l’Afrique, il pouvait tout exiger d’elle, et tout, par elle, exiger de lui. Parce qu’elle est la figuration de l’éternité, il pouvait donc lui demander le vrai, le beau, le bien, et toute l’éternité véritable.
Ces longues errances, à qui Maxence allait donner trois années de sa vie, et les plus belles, commençaient bien. Déjà il connaissait la frugalité de la vie nomade. Levé avant l’aube, il parcourait plusieurs lieues le matin, à la tête de ses gens. Vers dix heures, on dressait sa tente, il mangeait son riz avec la viande des biches que l’on avait tuées le matin, puis il recevait les Maures, se renseignait sur les affaires du pays, ou bien vaquait aux mille soins qu’exige en pays désertique, le commandement d’une troupe de quelque importance. Il ne savait pas à quoi lui pourrait bien servir cette austérité. Mais il était ainsi fait de la préférer aux cornes d’abondance que lui présentait sa patrie. Il sentait qu’une vie spirituelle est parfaitement possible au Sahara et peut-être aussi, dans son obscur désir de pardon, espérait-il qu’il pourrait, par cette misère, se racheter de bien des misères.
A onze jours de marche se dresse la falaise gréseuse du Tagant, verticale, et qu’assiège, en vagues écumeuses, le sable. Au delà, le voyageur trouve des fonds d’oueds herbeux qui viennent varier la monotonie des cailloux et des rocs, des plateaux avec de petites plaques de graminées que paissent les moutons errants. Parfois, parmi les rocs, on aperçoit un baobab, ou bien l’on suit quelque champ de pastèques — faibles notes bucoliques en plein Walpurgis. C’est là que Maxence se proposait d’organiser sa troupe, afin qu’elle fût bien sabrante et bien volante, allégée de tout ce qui est commodité matérielle, lourde seulement des vertus qu’il voulait à des gens de guerre : le courage, la gaîté, l’esprit d’entreprise, l’honneur. Il évita le poste de Moudjéria qui dort, enseveli sous ses sables, au pied de la falaise, et, fuyant déjà ses pairs, il incurva sa marche vers l’horizon oriental, pour suivre jusqu’à la source de Garaouel les deux lignes parallèles de la montagne. A Moudjéria, il se contenta d’envoyer ses impédiments, avec les tirailleurs à pied et les cavaliers. Il ne devait plus y avoir, dans ce désert, que de souples méharas, avec une seule pensée qui était la sienne, et rien d’autre.
Arrivé à Garaouel, il dit : « Me voici au pied du mur ! Je suis aux rocs qu’il faudra escalader pour entrer dans cette terre nouvelle, le Tagant. » Dans un repli de la montagne, au fond d’une gorge étroite, il y avait trois vasques, et des arbres se penchaient lourdement sur le noir miroir de l’eau. Aux flancs de la paroi, des grottes basses. Des oiseaux chantaient, invitant au lourd repos celui qui tout le jour avait marché dans l’ardent brasier de la plaine. Maxence s’étendit dans une des grottes. De là, il ne voyait qu’une vaste coupe emplie d’eau, un grand figuier poussé dans le roc. Il pensait au Tagant, car son esprit était toujours en avance, d’une étape au moins, sur son corps, et il voyait mieux les spectacles du lendemain que ceux du jour. « Derrière ceci, disait-il, il y a une vie nouvelle. » Et, se dressant gaiement sur son séant : « Vita nuova ! Vita nuova ! » répétait-il. Vie aérienne, sautillante, comme la sauterelle sautille sur l’écorce du globe, — des coups de sabre ; une action forcenée, brisant la rigidité de l’enveloppe corporelle ; un esprit souple dans un corps souple — des soirs de bataille, les Musulmans poursuivis jusqu’en leurs repaires, la haine ; et puis, dans ces dépressions ventilées du haut plateau, de longues stations à méditer, le doigt au front, les causes et les effets. Il oubliait son âme de France, son âme brisée, perdue, démolie, et ces claquements de dents, sur le pavé de Paris, dans l’enveloppement circulaire de la pluie.
Maxence retomba sur la natte, déroulée à même la pierre grenue. Et il s’endormit. La nuit était venue, quand une voix douce vint le tirer de sa torpeur.
— Veux-tu dîner, lieutenant ?
— Oui…
Des feux piquaient l’ombre : c’étaient les cuisines des tirailleurs. Auprès de chacune, un grand noir, accroupi, chantait. Maxence fit un effort de mémoire pour se rappeler comment était le paysage, dans la nuit. Il retomba sur un coude et se sentit heureux. L’heure était douce, de renoncement total, de doux abandonnement. L’Afrique est ainsi, tout à fait semblable à cette heure. Elle est de soumission, la terre d’Afrique, et non de révolte. Il y faut obéir, et non plus se cabrer sous le joug. A tout jamais lointaines, les malédictions de l’ouvrier qui jette, harassé, sa pioche, en un coin de la mansarde. A tout jamais lointains les blasphèmes, et lointaines les imprécations, quand, la tête renversée en arrière, on assure son front par des hochements. Oui, cette heure-là était d’obéissance, de confiance éparse. D’obéissance à quoi ? De confiance en quoi ? Maxence l’ignorait, il était pénétré de la mansuétude de cet instant nocturne, dans le recreux du roc, près de ses gens, tandis que l’humble riz crevé bouillonnait dans les marmites, au-dessus des brindilles fumeuses.
Ainsi son cœur plein d’affection débordait. Jadis ses maîtres n’avaient point entendu que ce cœur se donnât jamais. Mais voici qu’il était tout près de s’abandonner à la Règle austère de l’Afrique, austère et suave, suave par le dedans et austère par le dehors, ainsi que toute Règle. Deux jours avant qu’elle ne trouvât à Garaouel le repos de l’ombre, la colonne avait trouvé, à l’heure où les gorges sèches ravalent la salive, une mare entre les rocs, de celles que les Maures nomment « gueltas ». L’eau était noire, et pleine d’immondices, parce que des troupeaux de chameaux y avaient bu la veille. « Je bois toutes les eaux de l’Afrique avec délices, avait dit Maxence, car c’est ici, très loin des mensonges et des capitulades, que j’ai élu ma vraie patrie. Et cette eau, telle qu’elle est, je l’aime. » Voilà ce que le persuasif désert lui sifflait déjà aux oreilles.