Enfin les hommes du fond des terres arrivèrent à ce point précis où la nappe liquide, dans la dernière vague expirante, prend contact avec l’élément minéral, et à l’extrémité même du continent. Alors, s’étant arrêtés, ils mirent le pied dans l’eau, afin de constater la réalité de cette chose immensément vivante devant eux. Au contraire des tristesses molles de la lagune, c’était la joie achevée d’un golfe aux lignes pures qui les accueillait, et la courbe harmonieuse de ce rivage remplissait tous les cœurs de paix heureuse. Maxence ne disait rien, ne ressentant au dedans de lui qu’une immense libération du passé. Il était comme un homme ayant beaucoup pleuré, et qui sent une brusque détente, après le naufrage de tout dans le débordement des larmes.

Si loin qu’il aille en lui, il ne découvre en lui que le sentiment de la sécurité et l’assurance d’une félicité sans trouble. Le désert est derrière lui, mais il en a détourné son regard, comme si jamais plus il ne devait y vivre, et dans la joie du beau spectacle nouveau, il se donne à l’Atlantique retrouvée. Voici la satisfaction profonde du flot remplissant exactement la coupe. Quelle est l’âme dolente que la vague océane ne libérera pas, portée par le rythme de la respiration marine ? Maxence, lui, les pieds sur la terre ferme, pose son regard candide sur le gouffre. Et parfois il épie le marsouin bondissant au-dessus de l’écume, — ou bien il suit le vol des immenses cormorans fonçant du fond du ciel sur l’arête aiguë de la lame…

Courte trêve ! Brève diversion à ces heures pesantes où l’homme, perdu au plus profond de la terre, est le prisonnier de son horizon scellé ! Encore une fois, un Maure, — le même Sidia, — devait ramener Maxence à l’objet de son intérieure négociation, et le mot tomba comme l’allumette sur la meule, un jour d’été.

A Port-Étienne, le jeune officier aimait à quitter le poste et à venir, avec quelques-uns de ses compagnons, sur la plage étroite qui s’enfonce vers le sud comme un coin entre deux masses d’azur. Là, des barques de pêche se balançaient mollement, et plus loin une grande carène gisait, à moitié recouverte par le flot. Maxence s’amusait à suivre des yeux les pêcheurs espagnols des Canaries qui halaient sur le sable de lourds filets chargés de poissons. Il était comme dans l’immense repos d’un rêve étoilé de soleils. Seuls, les cris gutturaux des pêcheurs rythmaient le silence… « A la ! A la ! A la riva ! » Mais lui se taisait, ne pensant à rien, et il ne restait dans tout son être que cette sensation persistante : le balancement égal et monotone du chameau avec la détente mesurée des quatre membres, l’un après l’autre, sur le sable…

Ce jour-là, en revenant vers le poste, Maxence admirait, au-dessus des gravats desséchés de la presqu’île, les quatre grands pylônes de la télégraphie sans fil. Il se considérait, Français, hautement possesseur de ce sol, et, au delà, par ces mâtures métalliques recueillant les nouvelles du monde, il prenait mesure de toute la terre. Et, dans l’enivrement de cette incomparable royauté : « Venez… », dit-il aux Maures. Des étincelles remplissaient l’espace d’une petite pièce vitrée où l’on apercevait la confusion ordonnée des fils dans des tremblements de cuivre. Sous un hangar voisin, un moteur battait le sol, et le bruit sourd parti de là se mêlait aux détonations formidables de la lumière.

« Voyez, disait Maxence aux soldats, quelle est la folie des Maures qui veulent résister aux Français. Est-il, à travers le monde, une puissance comparable à la nôtre ?… »

Et c’est alors que fut dite — d’une voix douce et lointaine — la conclusion :

« Oui, vous autres, Français, vous avez le royaume de la terre, mais nous, les Maures, nous avons le royaume du ciel… »

Maxence regarde Sidia, la souffrance aiguë le saisit, un « oh ! » s’étouffe sur ses lèvres. Mais à quoi bon répondre, et que répondre ? Il n’est pas autre chose en lui que l’explosion silencieuse de la tristesse… O Maxence ! cette parole ne s’effacera plus et ce regard hautain ne cessera pas de peser sur toi, qui baisses les yeux et qui te tais. En vain tu balbutieras : « Ce n’est pas vrai… » Où que tu ailles désormais sur la terre des vivants, la voix intérieure te répondra : « Oui, le royaume de la terre est à toi. Toute la science humaine est à toi. Toute la pensée humaine est là, dans le creux de ta main et il n’est point de système que tu n’aies pesé, point de cité dont tu n’aies fait le tour. Tout ce qui peut être mesuré dans la nature a été mesuré par toi. Tout ce qui peut être réduit sous la puissance de l’homme, tu l’as fait tien et tu lui as imposé la marque de la servitude. Mais le royaume céleste qui ne se pèse ni ne se mesure, ce royaume-là ne t’appartient pas. La cité de Dieu, qui n’est pas faite avec des pierres, mais avec les mérites de tous les saints, cette Jérusalem du ciel t’est fermée. Tu es limité dans la proportion humaine, et de l’homme à l’homme, tu sais tout. Mais de l’homme à Dieu, de l’ordre visible à l’invisible, du naturel au surnaturel, de l’accident visible à la substance invisible, c’est à peine si tu as posé la mystérieuse équation, et le terme connu à côté de l’inconnu… »

O Maxence ! Cette parole ne s’effacera plus ! En vain, tu diras : « Ce n’est pas vrai. Et de toutes parts, sur le sol chrétien se lèvent des hommes qui portent témoignage pour moi, et je les reconnais comme les frères bien-aimés de mon sang. Voici pour te confondre, Sidia, les ascètes chargés d’œuvres devant Dieu, voici les contemplateurs en qui rien d’humain ne subsiste plus, et déjà leurs visages ont la couleur des corps glorieux, voici les explicateurs des mystères, ceux qui, au delà de l’effet, ont saisi la cause, et nul ne peut les suivre, dans les limbes de leur pensée, s’il n’a déjà en lui la grâce de l’Esprit ; voici les bénis de Dieu, par qui les miracles de l’amour se sont accomplis ; voici les saints semant les prodiges sous leurs pas, et les Docteurs en qui la Parole a pénétré jusque dans les jointures et dans les os, et voici la divine folie des martyrs. Et voici, dans le fond de nos campagnes, les plus humbles de mes frères, voici les plus obscurs et les plus courbés. Mais ceux-là même, ils sont dans la possession du ciel, et, si attachés que soient leurs pas à la terre, encore vivent-ils dans l’esprit, et entrent-ils dans la participation du divin. Et ce sont eux, ô Maures, ce sont eux avant tout qui viennent vous confondre et redresser votre offense… »