En vain ces paroles-là seront dites. Car ces témoins que Maxence invoque, ils se retournent contre lui, ils portent condamnation contre lui, et eux-mêmes, plus encore que Sidia, ils le confondent. Eux-mêmes se dressent en accusateurs, et ils se tiennent devant lui avec le vivant reproche de leur visage de douleur…


Maxence quitta Port-Étienne avec la conviction qu’il était un très pauvre homme, — mais riche de cette certitude, il se replongeait dans le désert avec la sombre ivresse du chercheur d’or, aux plus profondes forêts de la Guyane. Rien de ce qu’il savait n’était la satisfaction profonde de l’esprit se retrouvant tout entier, et s’épuisant dans la plénitude de l’embrasement victorieux. Nul maître n’était pour lui le maître incontestable. Nulle parole, de toutes celles qu’il avait reçues, n’était la parole de la vie. Et pourtant, il sentait confusément que ce serait là, dans le silence des sables éternels, que se dresserait le Bon Pasteur, tendant à la brebis nouvelle ses mains sanglantes. Les cercles de feu s’ouvraient, l’un après l’autre, pour le geste de la délivrance, et déjà, à l’extrémité de la terre altérée, apparaissait le ciel du rafraîchissement éternel…

Le temps des épreuves n’était pas fini, mais la bénédiction de Dieu était sur elles. Maxence connut la soif, l’attente amère de la mort, la sueur de sang, l’immense fatigue semblable à l’agonie, tout — sauf le désespoir qu’une force mystérieuse lui interdisait. Et parfois la peur immense se mettait dans la petite troupe, la peur hideuse courant de proche en proche, claquant comme le vent du nord dans la nuit sans lune. Alors il fallait que le taciturne trouvât un sourire, avec la douce parole du père à ses enfants, et il était, devant la masse humaine serrée derrière lui, comme la petite lampe de l’espérance qui brille au bout de la plage abandonnée.

Au puits de Bir Guendouze, les vivres étaient à peu près épuisés. Maxence hâta la marche sur Bou Gouffa. La chaleur était devenue intolérable. L’air était si pesant que l’on entrait dedans comme un nageur faisant effort pour fendre une eau morte. Le ciel se chargea d’une fine poussière jaune, pénétrée de lumière diffuse. Des chameaux tombèrent morts d’épuisement. Le météore était comparable à une cloche de cuivre ayant perdu la propriété de la résonance, et s’abattant sur le monde frappé de stupeur. Maxence craignait de perdre tous ses animaux et il voulut marcher la nuit. Mais la lune et les étoiles étaient cachées par la brume, ce qui rendait la direction impossible.

Le troisième jour, on était parti avant l’aube. Lorsqu’elle parut, Maxence arrêta sa troupe pour la prière du matin. L’immense plaine se taisait, comme si la respiration du monde eût été suspendue. Bientôt, le gros disque fuligineux du soleil sortit des brumes de l’horizon, et déjà, au bas de sa course, il répandait d’immenses nappes de lumière métallique recouvrant la masse, radiante elle-même, de la terre. On repartit. Bientôt les premières hauteurs de l’Adrar Souttouf apparurent, mais toutes proches, car la caractéristique du phénomène était que le monde avait perdu sa profondeur et tout l’ordre que donne aux choses l’atmosphère. Enfin, vers midi, Maxence mit pied à terre au puits de Bou Gouffa, à l’endroit même où, quelques jours avant, un Maure, et non lui, avait confessé la gloire de Dieu. Le premier bolge était franchi.

Or les pensées de ces hommes qui étaient là se taisant et se recueillant en eux-mêmes, n’étaient pas complexes et diverses, mais au contraire leurs esprits étaient tendus vers le but qu’ils poursuivaient dans l’espace, comme des cordes prêtes à se rompre. Le soir même, l’on repartit pour franchir l’Adrar Souttouf. Vers dix heures, Maxence se trouvait entre deux parois de pierres qui devaient être l’entrée dans le massif. Les chameaux n’avançaient plus qu’avec peine. Le fond des monts apparut, derrière les décombres du couloir, et parfois, aux épines d’un arbre suspendu aux flancs des rocs, le burnous du jeune chef se déchirait. On était perdu dans les rocs de l’Adrar Souttouf, là où sans doute aucun être humain n’avait encore passé, dans les solitudes sauvages que trouble seul, de loin en loin, le passage d’un mouflon solitaire. Cette pensée, un peu grisante, arrachait Maxence à son souci et détournait son regard de la voûte obstinément fixée. Pourtant une échappée apparut sur la droite : c’était une pente très raide, mais sablonneuse. Au bas se trouvait un fond d’oued étroitement resserré entre des rochers abrupts. Il y avait là assez de sable pour que tout le monde pût reposer. Alors on s’arrêta, et Maxence, debout et frissonnant sous les étoiles invisibles, considéra autour de lui le deuxième cercle.


Mais le troisième cercle fut le Tiris, avec la faim, l’extrême pauvreté, l’immense abandon. Maxence s’éloignait de la terre. Sa vie ralentie n’avait plus qu’une faible pulsation. Et déjà plus rien d’humain ne restait en lui, qui s’avançait dans le rêve sans fin de la lumière surnaturelle. Parfois, se ressaisissant, il disait, les poings sous le menton : « Voyons, où en sommes-nous ?… Réfléchissons… » Mais les poings retombaient, et la voix intérieure disait : « Plus tard… Maintenant, laissons agir le silence, qui est le maître… » Et vraiment qu’étaient les épreuves et tous les cercles de la douleur, en regard de ce bien immense qu’il possédait ?… Malheur à ceux qui n’ont pas connu le silence ! Le silence est un peu de ciel qui descend vers l’homme. Il vient de si loin qu’on ne sait pas, il vient des grands espaces interstellaires, des parages sans remous de la lune froide. Il vient de derrière les espaces, de par delà les temps, — d’avant que furent les mondes et de là où les mondes ne sont plus. Que le silence est beau !… C’est une grande plaine d’Afrique, où l’aigre vent tournoie. C’est l’océan Indien, la nuit, sous les étoiles… Maxence les connaissait bien, ces vastes espaces semblables aux fleuves sans bords du Paradis. Et cette grande descente, au fil du temps, quand d’abord le silence clôt les lèvres, et puis pénètre jusqu’à la division de l’âme, dans les régions inaccessibles où Dieu repose en nous. Et quand il sortait de cette retraite, comme le solitaire quitte sa cabane pour admirer l’ouvrage de la création, déjà c’était pour dire : « Tout Vous confirme, ô Père céleste. Il n’est point une heure qui ne soit votre preuve, il n’est point une heure, si sombre qu’elle soit, où Vous ne soyez présent, il n’est point une épreuve qui ne soit une preuve de Vous. Que je meure de soif dans ce désert, et je dirai encore que ce jour est béni — car je Vous ai vu présent dans votre justice comme je Vous ai vu présent dans votre miséricorde, et je n’ai pas préoccupation des apparences, qui sont la soif et la faim et la fatigue, mais de Vous, qui êtes la réalité. O mon Dieu, aidez-moi à marcher sur la route où Vous-même m’avez engagé, vous souvenant de la Parole de votre Fils qui a dit : « Ce n’est pas vous qui M’avez choisi, mais c’est Moi qui vous ai choisi. »

DEUXIÈME PARTIE