Que manquait-il donc à Maxence ? Quelle force l’arrêtait au seuil des joyeuses demeures de l’absolu, et quelle était cette angoisse mystérieuse qui se mêlait à l’ivresse exultante de la conquête du monde ? C’est que sa voix était seule dans le désert. C’est que ce Dieu qu’il appelait n’était pas venu. C’est qu’il sentait que rien de ce qui était en lui n’était le ciel. Dans l’angélique dialogue qui s’était institué, sur ce coin perdu de la terre, entre une âme et son créateur, la voix principale n’avait pas encore parlé. Les mots de la libération n’avaient pas retenti, et Maxence sentait bien qu’il n’avancerait plus, si le maître ne venait à lui et ne lui disait : « Lève-toi et marche ! »
Considérons pourtant cet homme, en plein désert, avec son travail humain et l’accomplissement de sa mission sur la terre. Il a la charge d’imposer la France partout où il passe. A chaque jour de sa vie, il engage le nom français. Toute défaillance lui est interdite. Il a le devoir de vaincre, il a l’obligation de réussir. Ce n’est pas un rêveur, c’est un homme de réalités. Il est l’artisan de la souveraineté française. Cette tâche lui a été mesurée, d’être avec les hommes, pour la paix ou pour la guerre, afin que les bons rentrent dans son amitié et que les mauvais soient châtiés. Toute la trame de sa vie tend à lui donner une magnifique idée de l’effort humain.
Maxence est depuis quelques jours dans le Tassarat, quand il apprend par ses goumiers que le campement de Sidina ben Aïllal, récemment soumis à Atar, est proche, et ces gens n’ont pas encore payé leur amende de guerre. Le jeune Français s’élance, et trente Maures, pris parmi les meilleurs, suivent ses traces… Voici le campement du chef, vingt-trois tentes misérables, que la plaine n’a pu dissimuler… Vingt-trois tentes ? Qu’importe à Maxence ? Il a derrière lui tout un peuple. Tandis qu’il prélève sur les troupeaux de la tribu le nombre d’animaux qui est dû à la France, le vieux cheikh le regarde d’un air sombre et il contient difficilement sa fureur. Pourtant, quand l’opération est achevée, il se ressaisit, il discute, il implore, il proteste même de son désir de vivre en bonne intelligence avec les vainqueurs. On cause longtemps sous la tente. Sidina semble s’adoucir. Et comme l’eau manque dans la région, on décide que tout le monde partira le lendemain, les Français vers l’ouest et Sidina vers l’est. La nuit se passe, Maxence va lever le camp.
Mais qu’est-ce à dire ? Les Maures ont déjà décampé, et il n’y a nulle trace vers l’est. Sidina est parti vers le nord. « Tenons-nous sur nos gardes, se dit Maxence. Ce vieux prépare un mauvais coup. » On repart, la marche est lente à cause de la fatigue des chameaux. Vers le soir, on s’arrête au puits de Bir Igni. Nul souffle humain. La terre est immensément abandonnée… « Mes amis, dit Maxence, je crois que nous serons attaqués cette nuit. Tenez-vous prêts, et surtout, que personne ne tire sans mon ordre… A tout à l’heure. » Un vent froid s’est levé. Maxence se promène de long en large. Il pense au bruit de l’Europe, au son des cloches sur les villages, à la chanson d’un pauvre qui passe, aux échos d’une forge que l’on ne voit pas.
Et soudain il s’arrête, car il a perçu, au fond de l’ombre froide, toute la douce musique de la patrie. Puis, brusquement : « Oh ! que je voudrais tuer ce chien-là ! » Il suppute la direction de l’attaque, mais ces combats de nuit sont traîtres : il ne les aime pas. La promenade reprend, monotone, interminable. A mesure que l’heure approche, il sent mieux l’immense présence de la mort, et il se considère avec gravité en face d’elle. « N’est-ce donc rien, dit-il, que de mourir ? N’est-ce donc rien que ceci, qui n’est pas en moi le corps périssable, soit fixé pour l’éternité dans l’arrêt instantané de la vie ? Je ne sais, mais on voudrait, à cette heure, que l’âme fût claire et sans tache. On voudrait dépouiller toute la misère humaine, et que la laideur du péché fût effacée. Voici devant moi, le champ de la Mort, et il est beau comme la Terre de la Promesse. Voici l’ange tenant le Livre, la nuit est tout illuminée sous son aile, nous sommes dans le reflet de l’éternité. N’est-ce donc rien, ô mon Dieu, que cette heure qui est seule, entre toutes, cette heure qui n’est semblable à aucune autre, car aucune heure ne la suivra ? Oh ! comme l’on voudrait être propre, pour cette libération à tout jamais de la chose terrestre ! Me voici pourtant devant toi, ô Mort, tel que je suis, et sans que je puisse changer un iota à ce qui a été. Me voici avec toute ma vie, telle que je l’ai vécue, ayant fait beaucoup de mal et peu de bien. De tout le mal que j’ai commis, j’ai une sincère contrition, et le peu de bien, je ne m’en prévaux pas, mais je demande simplement qu’il ne meure pas et qu’il porte des fruits d’éternité… » Et, ayant trouvé ces paroles en son cœur, il se renferme en elles, et oublie l’aventure humaine où il se trouve engagé… Tout à coup, la commotion violente, comme d’une déchirure soudaine de la nuit. Maxence a bondi près des siens :
« On ne voit rien, ne tirez pas ! » La suspension de l’attente silencieuse, puis le crépitement des coups de feu perçant l’ombre de toutes parts. Le bruit dessine dans l’invisible la ligne sinueuse de l’enveloppement. « Seule, la confusion pourrait nous perdre, raisonne Maxence dans un éclair ; si ces enfants terribles restent calmes, je suis sûr de mon affaire. » Car sa troupe est placée sur un terre-plein, avec la défense naturelle de rocs amoncelés. L’ennemi se trouble devant l’obscurité qui ne donne pas réponse. Les coups de feu s’égrènent, puis dans un sursaut, se resserrent. On sent des larves humaines qui progressent dans la matière épaisse de la nuit. « Ah ! les voici, dit Maxence… Deux cartouches seulement… Feu !… » L’immense détonation couronne le faîte, le cercle de la flamme est autour de Maxence, et l’absence de bruit succède aussitôt à la rafale aiguë de la mousqueterie. « Le jour ne se lèvera-t-il pas ? » pense le chef, dilatant sa pupille sur l’abîme. Soudain, une clameur, la mêlée épouvantable, des cris de rage !… L’ennemi s’est glissé par le joint et a pénétré, par le défaut du roc, jusqu’au camp. Maxence, ivre de colère, se précipite, la pointe du sabre en avant. Il fonce, il a au bout de son bras la sensation de la graisse humaine transpercée. Tous les siens, dans l’effort désespéré, frappent tête baissée, et le sang coule immensément de toutes parts. Enfin le jour paraît, il envahit la scène : le désert indifférent et le petit cercle de la passion humaine exaspérée. Partout où était l’ombre sinistre est le soleil, illuminant le carnage et la folie sinistre des hommes… Les Maures ont fui. C’est fini. On est comme à la fin d’un rêve, quand l’homme, après les phantasmes de la nuit, salue les choses existantes dans le doux rayonnement de la lumière…
Un nouveau soir est venu. On a marché tout le jour, et voici une plaine blanche, poudrée de clartés, et nul ne sait son nom. Il y a des dunes faites d’un sable si léger, que nulle herbe n’a pu s’y fixer. Le monde est dans l’attente de la nuit. Le soleil lui-même s’est tu. Et plus grand, plus lourd encore est le silence de la fatigue humaine. Maxence veille, étant celui qui est toujours debout, et que toujours l’on voit dressé comme un pilier puissant au-dessus de la terre. Alors l’immense action de grâces s’échappe de sa poitrine : « Je suis content, ô terre, de me retrouver parmi toi. Qu’il est beau de baigner dans la vie, et d’être parmi elle, comme la barque, sur un fleuve débordé, lutte contre le courant, et chante ! Qu’il est beau, le ciel, vu du rivage de la terre ! O grâce mystérieuse de la vie, je te bénis ; ô source profonde, ô principe essentiel, je te loue, je t’exalte et je te loue ! Je suis, je respire profondément tout ce sol, j’ai ma place sous le soleil ! O miracle ! J’ai la permission formidable d’être un homme ! »