A qui parle donc ce Maxence, ce grand abandonné ? Il parle à son Père, à son Dieu qu’il ne connaît pas, et lui-même, il ne cesse pas d’être le lutteur qui a sa place marquée dans la mêlée. Il parle à son Père, mais il sait ce que peut son bras. Sa place n’est pas parmi les pacifiques, mais au contraire il a l’audace et toute la mâle vertu de la jeunesse. Il est celui qui forcera le ciel, il est ce violent qui ravira de haute main l’éternité. Il est celui à qui tout est permis. Ne s’est-il donc pas affronté avec la mort ? Tous ses soirs ne sont-ils pas des soirs de bataille ?

Mais il parle à son Père, il sait qu’il a un maître, et que ce maître peut tout, et que lui ne peut rien. Adorable contradiction ! L’effort de cette âme est vain, s’il n’y a pas la soumission, mais qu’est-ce qu’une soumission qui ne laisserait pas de place à l’effort ? Maxence entrevoit que le plus haut état de la conscience humaine est là, dans cet accord suprême de l’effort avec la soumission, de la liberté avec la servitude, et que cet accord ne se fait nulle part ailleurs qu’en Jésus-Christ. En effet, on peut avoir le désir d’élargir sa vie morale en dehors de Dieu. Ainsi les stoïciens, les huguenots. Mais alors vient l’orgueil qui gâte tout, et qui est mensonge. Car nous savons bien au dedans de nous que cette voix sonne faux et que cette pourpre de l’orgueilleux est le vêtement de la plus affreuse misère. Au lieu qu’en Jésus-Christ, l’homme désire monter infiniment haut, tout en se sachant infiniment bas. Et cela est vrai, puisque nous sommes dans la liberté, autant que dans la servitude : « La misère se concluant de la grandeur, dit Pascal, est la grandeur de la misère. » Et : « Malgré la vue de toutes nos misères qui nous touchent, qui nous prennent à la gorge, nous avons un instinct que nous ne pouvons réprimer, qui nous élève. » Et encore : « La grandeur de l’homme est grande en ce qu’il se connaît misérable. » Ainsi nos misères ne cessent de nous toucher, elles sont présentes, il suffit d’ouvrir les yeux. Mais en même temps, un instinct est en nous, qui nous avertit de notre dignité et de la place privilégiée que nous tenons dans le monde. Car, jusqu’au plus profond de notre corps, il y a la nature, et il y a la grâce.

O la douce, la pénétrante lumière ! Qu’il est heureux, l’inquiet soldat, quand il aperçoit ce bel équilibre de la raison chrétienne, cette mesure suprême où tout a été pesé, cette tranquille harmonie où toute chose en nous a été envisagée selon la juste évaluation et la règle exacte ! Tout est lié désormais en lui, et hors de lui. Il se connaît et il connaît Dieu. Il s’est taillé sa part dans l’héritage de la Croix, et ce champ où il se promène, il est sa possession dans l’éternité.


Le centurion de César, s’il commande à ses hommes, il obéit à César. Et certes la puissance est en lui de commander, et d’inventer ce qui est utile dans le moment opportun, et il a la signature dans la portion humaine où il a été délégué. Mais en même temps, il est le serviteur sous les yeux du maître, et l’esclave de la plus étroite dépendance. Or Maxence est exactement ce centurion de César, connaissant la puissance de sa parole sur les hommes, et l’immense impuissance de la servitude. Qu’il considère pourtant, non plus le centurion de César, mais le centurion du Christ Jésus, et il reconnaîtra non pas un autre homme, mais le même exactement. Car le Maître lui a donné la volonté puissante et le cep de vigne de la domination sur la matière, et il l’a envoyé pour combattre avec les armes de l’esprit intérieur. Mais en même temps sa main n’a pas cessé d’être au-dessus de lui pour la bénédiction des travaux de la terre. Il s’est manifesté dans sa puissance, afin que l’homme connût sa place, et il a fait sentir sa douce présence dans les batailles amères de la vie. Mais entre tous les hommes, c’est le soldat qu’il a choisi, afin que la grandeur et la servitude du soldat fussent la figuration, sur la terre, de la grandeur et de la servitude du chrétien.

II
BEATI IMMACULATI IN VIA

ARGVMENT. — L’IMPATIENCE DE CONNAITRE GRANDIT EN MAXENCE. — MAIS LE SECRET DES CHOSES ESSENTIELLES APPARTIENT AVX CŒVRS PVRS ET LA SVRE MÉTHODE POVR CONNAITRE LE VRAI EST D’ÊTRE MEILLEVR. — LIBÉRATION DV PASSÉ QVI ENTRAVE LE LIBRE ESSOR DE MAXENCE. — LA MAISON EN ORDRE. — SIGNE DE LA CONTRADICTION DANS LA LIBERTÉ HVMAINE ET LA GRACE DIVINE.

Parfois, vers le déclin du jour, la cloche d’un village lointain se fait entendre jusque dans les vallées les plus secrètes. Alors le laboureur s’arrête et, considérant l’immensité, il sent un froid mortel glacer son cœur. Car ce ne sont pas les lents coups d’encensoir de l’Angélus qu’il a perçus et l’airain a perdu cette longue vibration épandue en nappes sereines au-dessus des campagnes. Mais la cloche, au contraire, frappe à coups pressés, et à chaque coup retenant son élan, suspend le son bref, martelé dans l’espace immobile. La peur est suspendue au-dessus du monde, les voiles du soir se font plus lourds, la lugubre cadence ne cesse pas : c’est le tocsin. Et voici que tous les hommes de la terre fouillent du regard le sombre horizon, afin d’y reconnaître la lueur de quelque sinistre. Une ferme brûle dans un bourg, la flamme est quelque part, dans la nuit… Levons-nous, allons vers la douleur et vers la mort…

O Maxence, quel est donc en toi cet appel qui te glace ? Je t’ai vu frissonner dans la nuit. Je t’ai vu dans les veillées sanglantes, tandis que la mort te frôlait. Je t’ai vu parmi les décombres de ton âme, et ton cœur s’est arrêté de battre dans ta poitrine. O mon frère, cesse de pleurer devant l’horizon qui se tait. Le tocsin a retenti au fond de toi. Prends ton bâton, et marche vers ta douleur…