Une heure du matin. Maxence se dresse, à même le bain lunaire. La molle clarté ne suffit pas. Le paysage est incompréhensible, car l’on est arrivé là, à la nuit tombée, et la disposition même du camp reste mystérieuse. D’ailleurs, où sont ces hommes ? Nul ne le sait… Quelque part, en Adrar, très loin peut-être de ce Nijan, au nom tant désiré… Le chef a donné l’éveil. Encore ensommeillé, il titube au milieu des chameaux, agenouillés de tous côtés, et parfois l’un d’eux, qu’il a dérangé dans son rêve sans fin, gargarise un long cri lamentable… Combien n’en a-t-il pas vécu, Maxence, de ces heures incertaines de la nuit, où le cœur est vide, et ne souhaite plus qu’un éternel repos ? Alors, on se sent lâche et courbé, le traître désir survient, de quelque douceur en la vie… Mais non ! la flamme dans cet homme n’est pas morte, le dur aiguillon de la fièvre n’a pas encore cessé de le mordre. A peine le départ est-il donné, c’est fini. Maxence hume l’espace endormi, toute la profondeur éventée le pénètre, son esprit s’ouvre immensément devant la nuit.

Ils vont tout droit, sur les plaines sans routes, l’avant-garde en pointe, avec les guides. Puis le chef, seul, est signalé par la hauteur prodigieuse de son dromadaire blanc. Et parfois, du claquement de langue qu’il faut, il met au trot le monstre glissant bien sur le tapis des herbes jaunes. Les étoiles, une à une, se lèvent vers l’horizon oriental, tandis qu’à l’autre bord, la lune s’enveloppe dans les brumes du couchant. Ils vont tout droit, dans le vent froid, dont le frissonnement s’est levé en même temps que les ténèbres totales descendaient sur la terre. Et c’est l’heure mortelle où la lune est couchée, tandis que tarde encore le soleil… Voici l’aube enfin, et voici la lumière victorieuse et l’embrasement, en un instant, de toute la terre. Autour des voyageurs, il y a des nappes de petites graminées dont les chameaux sont gourmands. Les peaux de bouc sont pleines d’eau. On s’arrêtera donc ici, en attendant que de nouveau la nocturne fraîcheur ouvre la route.

La journée, comme un fruit tardif, sera lente à mûrir. Ah ! que cette longue patience s’accorde mal avec l’ardeur d’une âme qui ne peut plus attendre ! Que Maxence se recueille dans l’ombre chaude de sa tente, qu’il promène son ennui sur la terre tremblante de lumière, il a la certitude que l’effort de sa méditation sera stérile, et déjà l’amer regret est en lui de ces heures qu’il ne saura pas employer. O Dieu ! voyez-le : il étouffe, il va mourir, il brise contre l’obstacle son effort impuissant, comme une guêpe en été s’acharne sur les vitres de sa prison. Il voudrait… Mais non ! Plus rien à faire, il est au bout de sa pensée, il est au bout de l’espérance, dans la sueur de l’interminable agonie. Voici le terme du voyage, et l’échec, à tout jamais consommé, de cet esprit !

A tout jamais ? Peut-être non ! Mais que Maxence n’espère rien de lui tant que les souffles du ciel ne l’auront pas lavé de toute l’impureté des hommes. Aussi longue sera la séparation d’avec les purs, aussi longue sera en lui l’agonie de l’esprit circonscrit dans l’espace étroit. Il est au seuil de ces royaumes réservés à ceux-là dont le cœur est intact et que la laideur du monde n’atteint plus. O beaux royaumes de l’Intelligence, qui ne souffrez que les âmes transparentes des saints, belles régions que ne connaîtront même point ceux qui sont purs et sages selon le monde, et qui ne voulez que les purs et les sages selon le ciel, jardins sublimes dont les bons sont chassés et qui n’accueillent que les parfaits, heureux sont les hommes qui vous ont aperçus de cette vallée profonde où nous pleurons, heureux et bienheureux, ceux qui vous ont désirés dans l’innocence et dans la force de leur âge !

Maxence à cette heure le savait : il y a une hiérarchie entre les âmes. Et d’abord il y a des pensées viles — pour les cœurs mauvais. Et puis il y a des pensées belles, mais faciles, il y a de pauvres, de misérables satisfactions spirituelles pour ces cœurs qui ignorent profondément le mal, mais ne se nourrissent que de vertus ordinaires. Mais quels sont ceux-ci qui s’avancent, portant leurs cœurs au-devant d’eux, comme des flambeaux ? Ce sont les héroïques, les affamés de la vertu, les assoiffés de la justice. Certes, ils se sont gardés des chutes grossières. Mais ils jugent que c’est peu. Ils veulent cette pureté essentielle qui est l’entrée dans l’intelligence supérieure. Car tout est lié dans le système intérieur de l’homme, et la lumière profonde de ce qui est vrai manquera toujours à qui ne se sera point fait un cœur de cristal. Et Maxence lui-même, où est-il ? Hélas ! qu’il se sent loin de la sagesse ! Qu’il se sent séparé de ces guides célestes de la connaissance unique ! Qu’il trouve aride et désolée la route de son exil et de sa peine !


Il est trois heures. Le soleil est haut encore, il accable de ses feux la terre calcinée, et l’air de la fournaise consomme tout ce qui est liquide, la salive avec la sueur humaine, et l’huile intérieure dans les jointures des membres. N’importe ! On partira. Maxence ne peut plus attendre. C’est une grande affaire qui l’appelle là-bas. Debout, les amis ! Suivez cet homme que ronge un amer souci, et ne vous plaignez pas ! Si vous saviez la flamme qui dévore sa poitrine, c’est de lui et non de vous que vous auriez pitié !

On marche, on marche longtemps… La nuit se passe… On marche toujours… Le soleil de nouveau jaillit de la terre lointaine… Mais des arbres apparaissent. Une molle dépression a rompu la monotonie du désert. De très vieilles ruines sont à la lisière d’un bois. Est-ce un rêve ou bien l’un de ces mirages qui déçoivent si souvent les coureurs des sables ? Non, Maxence est simplement à Douerat, où ses chameaux pourront à l’aise remplir leur panse et boire, plusieurs jours durant, une ombre bienfaisante.

A peine les ordres sont-ils donnés pour l’installation du camp, le chef s’éloigne et il va s’asseoir sur les ruines, à la lisière du bois. De sombres légendes, qu’il connaît bien, se rattachent à cette ville très ancienne. Mais il n’a pas le goût d’y songer. Car une autre légende vient de s’éveiller au plus profond de lui-même, une autre histoire, si belle qu’elle ne peut pas être…