Là-bas, dans le pays de cet homme, il y a des maisons de paix et de prière, et dans ces maisons, à tout jamais fermées au bruit du monde, s’écoulent des vies humbles et silencieuses. Des gens vont et viennent, occupés à d’honnêtes travaux, et leurs calmes regards reflètent des consciences sans tache. A les voir, on reconnaît tout de suite de bons travailleurs, penchés tout au long du jour sur la tâche humaine que Dieu leur a mesurée. Mais regardez-les mieux : ces gens sont des chrétiens. On les croit sur la terre, mais leur conversation est dans les cieux. On les croit parmi les hommes, mais ils ont société avec leur Dieu. Si humbles soient-ils, ils sont pourtant dans la douce intimité des Anges, et plus grands que les Anges, puisqu’ils peuvent à chaque jour aimer mieux, puisqu’ils peuvent monter sans cesse dans la Foi et dans l’Espérance. Leurs âmes sont des lacs tranquilles où les Personnes divines aiment à se pencher. Et l’on voit sur le front la Colombe de l’Esprit, parce qu’ils ont su se garder dans l’innocence et dans la paix. Ceux-là ne cherchent plus la griserie du voyage, parce que cette terre est trop parfumée, où ils se sont arrêtés. Ceux-là ne navigueront plus sur les mers mauvaises, parce qu’ils ont trouvé le port et que l’ancre a été jetée dans l’incomparable béatitude. O merveilleuse apparition ! Cela est-il possible ? Cela peut-il se dire dans la langue des mortels ?

Mais voici maintenant le voyageur. Le voici, lancé à travers le monde, à travers le péché. Il est avide des choses nouvelles. Il rôde en cercle, autour des champs de la terre, le regard oblique, la bouche amère. Il fuit ! Il fuit son âme, l’âme immortelle et divine qui est en lui, il fuit son âme, créée pour l’amour, son âme plus belle que le septième empyrée… Cependant, dans cette course affreuse, il s’arrête, il considère la route de sa condamnation, il a peur…

« Non, dit une voix obscure au fond de lui, il n’est pas possible que la vie soit là, dans cette rancœur, dans cette amertume immense de la conscience mauvaise. Il n’est pas possible que la vraie route soit celle-ci qui ne mène nulle part, ni que les saints ne prévalent pas contre nous…

« Heureux, dit encore cette voix, heureux ceux qui sont immaculés dans la voie, — dans la voie qui est droite, et non oblique, dans la voie qui est la plus courte, et non dans celle-ci qui sinue à travers les apparences et qui ramène éternellement au même point.

« Assez ! répond le voyageur. Je souffre sur la terre ennemie, mais je ne veux pas de vos consolations. Car je suis avec les hommes et non avec les Anges, et je n’ai de désir que de ce qui respire à mon image. »

— Ce n’est pas vrai, reprend la voix, tu n’as de désir que de Dieu, car la connaissance de Dieu est ta part, et, comme l’abeille, dans l’été, distille le miel, comme la fleur sécrète en elle le parfum qui lui est propre, ainsi ta fonction est de contempler, avec des yeux d’amour, l’impérissable.

— Laissez-moi. Je suis bien ainsi. Les larmes des hommes sont belles, et leurs paroles suffisent à mon amour.

— Les larmes, ô voyageur !… Mais non pas toutes les larmes. Les larmes qui sont belles, tu ne les connais pas, parce que ce sont les larmes de l’espérance. Vois cet homme qui soupire aux pieds de son Dieu. Lui aussi, il est inquiet, mais c’est de la perfection ; lui aussi, il gémit, mais c’est de son exil. Lui aussi, il porte sa peine, mais c’est de ne pouvoir atteindre la plénitude de la beauté intérieure. Aussi sa vie est-elle comme le rejaillissement perpétuel de la sève dans le bourgeon multiplié, et la glorieuse ascension vers le plus haut ciel.

— Oui, cet homme est le plus grand des hommes et misérable auprès de lui est le stoïcien, à tout jamais enfermé dans cette prison qui est lui-même. Mais que ferai-je pour sortir de cette mortelle langueur où je suis, et pour m’élever au-dessus des campagnes de la terre ? »

Et la voix dit :