« Rien par toi-même. Tes pieds sont rivés au sol. Ce n’est pas toi qui te donneras des ailes, et tu es enfermé de toutes parts par la terre finie, dans le chiffre de la connaissance élémentaire. Mais voici venir Celui qui t’a promis la vie, il arrive pour dénouer les liens de ta captivité. Écoute, ô malheureux, les paroles de la délivrance. Envole-toi, fière colombe, rendue à son azur, envole-toi vers ce cœur percé de la lance, qui a saigné pour toi. Veille et prie… »
Alors le voyageur s’arrête. La peine l’étouffe, le regret, il ne sait quelle vague nostalgie, l’obscur remords. Et la même plainte monte à ses lèvres, la même plainte, inlassable et monotone, remonte en lui :
« O mon Dieu, puisque Vous m’avez mené jusqu’ici pour me faire entrevoir Votre Visage, ne m’abandonnez plus. Manifestez-vous enfin, puisque Vous seul pouvez le faire et que je ne suis rien. Comme Vous avez montré à Thomas vos plaies sanglantes, envoyez-moi, mon Dieu, le signe de votre Présence… »
Or, voici ce que répond le Maître du Ciel et de la Terre :
« Tu me cherches, et je suis là, pourtant, dans ce dégoût de toi-même qui t’est venu, dans cette lourdeur de ton âme captive, et jusque dans le cauchemar affreux de tes péchés. Mais comment me reconnaîtrais-tu, moi qui suis vrai, au milieu de tant de mensonges où tu te complais encore ? Comment comprendrais-tu mes Paroles, qui sont la Paix, toi qui vis dans l’aigre dispute, et dans la discorde et dans la révolte de ton corps, dressé contre ton âme, dans le sifflement de la rage impuissante ? Rappelle-toi, pauvre enfant, cette ville où tu vivais, rappelle-toi… »
Maxence cache son visage entre ses mains. Il revoit le carrefour auprès des portes, et les globes de lumière, et le Prince du monde, qui était là, avec sa figure verte, grimaçant derrière les tilleuls. Lui-même, il parlait, il parlait intarissablement, comme un homme saoûl, et des gens parlaient aussi, qui avaient mis de beaux habits propres sur leur immense saleté, de faux élégants, de faux joyeux, de faux intelligents, des demi-malins qu’on aurait crevés avec une parole forte, des messieurs très contents d’eux-mêmes, mais qui se seraient effrités instantanément, et volatilisés sur l’heure, si l’on avait dit auprès d’eux un seul petit mot qui fût vrai. Et la jouissance était la divinité de ce carrefour, la jouissance acharnée, la jouissance plein la gueule, jusqu’à étouffer, par devoir…
« J’aime, dit Dieu, la maison qui est en ordre. J’aime que toute chose soit en sa place et je n’entrerai pas sous ce toit, avant que tout n’y ait été préparé pour ma venue. Un homme, dit mon Fils, fit un grand souper et invita de nombreux convives. Et à l’heure du souper, il envoya son serviteur dire aux invités de venir, parce que tout était prêt. — Mais dit-on à l’hôte de venir avant que tout ne soit prêt ? »
Quia parata sunt omnia… Maxence, les larmes aux yeux, entrevoit ce juste, qui est simple et vrai devant son Dieu. Rien n’est caché en cet homme. Il n’est point une heure de sa vie qui soit impure, parce que son Maître l’a reconnu et qu’il l’a fait sortir des langueurs du péché. Et lui, il dort tranquille, sous la protection des Anges du Ciel. Et s’il vient à s’éveiller, il est joyeux encore, parce que déjà l’action de grâces est sur ses lèvres et que les paroles de la prière lui sont plus douces que le miel. Le voici au matin : il ouvre ses yeux à la lumière créée, et comme toutes les choses créées autour de lui, il a confiance et il sait que la bénédiction du Créateur est sur son front. O joie ! ô sereine et bienheureuse harmonie ! Il glorifie Dieu dans l’exultation de l’éveil universel. Parce que ce corps lui a été donné, afin qu’il fût le temple de l’esprit, et que lui-même, il ressuscitera dans la gloire promise par le Sauveur. Parce que cet esprit lui a été donné, afin qu’il eût le commandement sur la matière organisée. Tout est un en cet homme. Chaque chose est en sa place ; ses membres, sa chair et son sang sont sous la dépendance de la pensée, et la pensée elle-même est sous la dépendance de Dieu, s’élevant vers lui avec une grande facilité, — car tout ce qui est visible appartient à la bête, mais à l’homme il est donné de dépasser le cercle des apparences et de déchirer l’azur du ciel fini.
Mais au contraire, voici le blasphémateur. Il est semblable à ces réprouvés que Dante condamne au supplice de la poix :