Maxence, après la longue journée, se dresse dans le soir. Au ciel est l’océan bleu de la miséricorde. A l’Occident est la lumière naissant d’en haut. A l’Orient est la promesse de la résurrection d’entre les morts. Entre l’Orient et l’Occident est l’homme, l’homme de douleur et de désir, entre aujourd’hui et demain, entre la lumière qui est et la lumière qui sera… Ah ! tout ceci est trop beau ! « J’ai soif du renouveau, dit cet homme, j’ai soif de vivre enfin. Voici ! L’heure est venue de revêtir l’habit des noces, et de rentrer dans la maison, parce que je sais qu’il y a autre chose que moi-même et que toi-même, parce que je sais qu’il y a Lui, et que Lui ne peut pas se tromper. Il y a Lui, qui n’est ni moi, ni cet homme, ni cet autre, et qui est pourtant une Personne, une Personne infinie, mais différenciée, une Personne invisible et pourtant réelle, et la seule en vérité qui soit réelle. L’heure est venue d’ouvrir immensément notre cœur, parce que le Seigneur Jésus a parlé, et quel homme a jamais dit ce qu’Il a dit ? J’entends les paroles étonnantes, j’entends le Verbe éternel. Comment y croire, et comment n’y pas croire ? Le oui est difficile, mais le non l’est bien plus… Le oui est difficile ? Mais c’est Vous-même, Seigneur, qui l’avez dit. Vous avez prévu ma faiblesse. Ah non ! Rien n’entrera dans ce cœur dur, tant que le mal du monde sera en lui, — et peut-on, en vérité, servir deux maîtres à la fois ? Je me laverai, Seigneur, aux sources du salut, et je croirai. Je serai vrai, et j’aurai le vrai. Je détesterai ce passé qui me brûle, je le déteste déjà de tout mon cœur, ô mon Dieu, puisqu’il le faut pour Vous connaître. O joie ! Je sens déjà le rafraîchissement de la vie nouvelle. L’esprit qui est en moi s’est échappé des lacs du chasseur. Il est libre, il remonte facilement à la surface, comme le liège, qu’une main libère au fond du vase, et qui flotte avec aisance au milieu des bulles légères. Il est libre d’être à Vous, s’il Vous plaît de le prendre. Il est libre sur les eaux supérieures, sur les eaux éternelles qui ont été séparées de la corruption terrestre. O joie ! ô paix, ô fraîcheur délicieuse ! »

Ainsi chantait Maxence, en revenant vers les hommes noirs qui le servaient. — Ah ! si un prêtre s’était dressé devant lui avec le geste qui pardonne, peut-être ce soir-là… Mais non ! Les mots de la rémission ne seront pas dits. Maxence est seul, nulle aide ne lui viendra des hommes.

« Veux-tu être guéri ? » demande Jésus à l’homme qui est malade depuis trente-huit ans. « Oui, Seigneur, répond-il, mais je n’ai personne qui, lorsque l’eau s’agite, me jette à la piscine. » — Je n’ai personne ! Et certes, je veux guérir, — mais je n’ai personne, et ma voix s’est perdue dans le désert. — Que fais-tu, infortuné, près de la fontaine de Bethsaïda ? N’as-tu pas reconnu le maître ? Vois donc : ton aveu, ton regret lui suffisent, et déjà la parole qui sauve est prononcée : « Lève-toi et marche !… »

O mon Dieu, daignez voir cette misère et cette confiance. Ayez pitié de l’homme qui est malade depuis trente ans !

III
LE TEMPS DES LYS

ARGVMENT. — MAXENCE RETROVVE LES MAVRES. — TABLEAV DE SA VIE A OVADDAN. — LES VAINQVEVRS ET LES VAINCVS. — « NOTRE PÈRE. » — VERS LE SACRÉ-CŒVR DE JÉSVS. — LE DÉSIR D’VNE NOVRRITVRE SVBSTANTIELLE. — LA FOI ET LES ŒVVRES. — LE SOLDAT S’AGENOVILLE.

Cependant, les courriers ne cessaient pas d’annoncer que d’importantes opérations de guerre auraient lieu vers la fin de l’année. « Mettez vos animaux en état, écrivait à Maxence le gouverneur de l’Adrar. La rentrée de l’impôt s’est normalement effectuée, mais après les fatigues qu’ont imposées à votre troupe la mauvaise volonté de Sidina et la recherche des pâturages dans la zone désertique, où il vous avait entraîné, j’estime que votre unique préoccupation doit être de donner à vos chameaux le maximum de repos et le maximum de nourriture. D’ailleurs, la saison est trop avancée pour que vous puissiez songer… » Un jour, Maxence fit appeler les guides et ceux des chefs de goums qui connaissaient le mieux la région. On causa. Sur la natte s’étalaient les grandes feuilles blanches où étaient inscrits au crayon les noms des puits et les lignes rouges des itinéraires… « J’irai à Ouaddan », dit Maxence, et il donna les ordres pour le départ du lendemain…


La distance n’est pas grande de Douerat à Ouaddan. Maxence met cinq jours à la franchir. Le sixième jour, il fait installer son camp, il jette l’ancre pour deux mois. Le voici parvenu à l’une des bornes du désert. Ici, il y a encore les immenses champs de hâd où les chameaux boivent le soleil. Au delà, les sables vierges, les immensités sans eau, les plaines de l’interdiction, la mort. « Cet endroit me plaît, dit le chef, c’est la terre de midi, c’est la terre qui convient à l’août altéré. Elle est conservée sous sa cloche de verre. Et certes, rien n’est plus desséché que ces curieuses fleurs du désert. Mais on sent qu’un peu d’eau les tuerait. Il faut qu’elles craquent sous la poussière du jour… Salut, ô terre de ma maturité, terre de l’été et de la plénitude intérieure ! Salut, herbes du promontoire le plus extrême de la vie ! Salut, derniers témoins de la respiration de la terre ! Salut, sables de l’Occident que nous ne connaîtrons jamais !… »