De longues journées de paix commencèrent pour Maxence. Depuis qu’à Douerat il avait entrevu la loi de son progrès intérieur, une confiance sereine était en lui, une surabondance de joie mystérieuse gonflait son cœur. Le matin, de bonne heure, il quittait sa tente, il marchait longtemps dans l’espace libre, ne ressentant que la force de sa jeunesse et la pleine possession de lui-même. Et parfois, avant de regagner le camp, il s’arrêtait auprès des puits. Trois ou quatre Maures tiraient de l’eau en poussant des cris rauques. Des chameaux étaient là, qui buvaient, et l’on n’entendait plus que les appels des bergers. Maxence fermait les yeux, étourdi par la marche et le soleil, par toute la vie profonde et pure et sérieuse qui le ceignait. Il oubliait en un instant toute la laideur du monde qu’il avait connu. Rien n’était plus autour de lui que la noble simplicité des nomades, une parfaite distinction, une douceur pastorale, ce jaillissement original de la vie que tous les intimes de l’Afrique ont connu…
Rentré sous sa tente, le jeune chef se livrait aux travaux de son commandement, soit qu’il rédigeât quelque rapport, soit qu’il tînt audience, soit qu’il administrât en quelque manière le territoire sur lequel il avait délégation de l’autorité. Mais les heures de l’après-midi étaient les plus douces ! Alors il buvait le long silence des siestes, et la Parole de Dieu inscrite dans l’ostensoir du ciel. Quelle force pourrait donc empêcher la réalisation de la promesse ? Pauvre de toute pauvreté, plus nu qu’un ver, Maxence ressentait pourtant, il ressentait déjà le riche plaisir de la possession, dans la mesure, par exemple, où les âmes du purgatoire possèdent Dieu, par le désir torride qu’elles en ont. Et certes toutes les peines et toutes les joies du Purgatoire étaient celles de cette âme consumée dans le bienheureux tourment de Dieu. Tout le feu qu’elle endurait, ce mal horrible de la terre qui seul la séparait du Ciel, et tout le poids de son exil, et toutes les flammes de l’Afrique, c’était le lieu de son attente et de sa purification. Mais déjà un certain bonheur était en lui, parce qu’il s’était détourné des voies communes, des voies sans nul espoir où gémissent les lâches et les médiocres, et qu’il voyait Jésus du fond de ses ténèbres, Jésus non possédé, mais désiré.
Et parfois, il prenait dans ses mains de fièvre les Évangiles. Alors cette clarté de Jésus se rapprochait. Il lisait, il ne voyait que le doute et la contradiction. Et puis, à point nommé, le mot divin éclatait, si fort, si serré, si net que Maxence en tremblait de tous ses membres, — si dur parfois aussi, ô mon Dieu, puisqu’il faut bien redire encore le mot de Vos disciples, oui, si dur et si dru, si vrai et si profond, qu’il emporte à tout jamais la misérable discussion humaine, — si dur, parce qu’un Dieu parle, si doux, parce qu’un Homme parle, si dur et si doux, d’un si ferme et flexible acier, d’une matière si forte et si simple, que rien ne peut plus satisfaire après lui… « Ah ! la beauté n’est rien, disait Maxence, mais qu’elle vienne de si loin, qu’elle soit si étonnante, qu’elle porte à tel point en elle l’empire des choses célestes, c’est cela qui est tout. Je crois que c’est mon frère qui me parle, et c’est Jésus transfiguré qui vient de quitter Élie sur le Thabor. Je crois que c’est un pauvre, couvert de boue et de crachats, qui paraît, et c’est le Roi du Ciel dans toute sa pompe incomparable ; que c’est mon ami qui est là, qu’il est semblable à moi, — et c’est Celui qui a fait les mondes et tous les Anges du Ciel viennent Le servir. »
Cette histoire incomparable qu’il lisait, Maxence comprenait qu’elle achevait toute l’histoire humaine, qu’elle fermait le cycle, qu’elle disait tout, depuis la naissance de l’homme jusqu’à sa mort et jusqu’à l’avènement définitif de Jésus dans la gloire, — histoire qui a été dans le temps par l’humanité de Jésus et qui est en dehors de tous les temps par sa divinité. Là il se sentait dans le centre, dans l’unique articulation du monde, au nœud même du drame, entre la chute et le Jugement. Tout est arrêté, tout est clos, les comptes sont faits et bien faits. La justice s’achève dans la miséricorde. A l’homme, il faut Dieu : Jésus le donne en se donnant. A l’humanité sainte, il faut la sainteté : Jésus la donne en paraissant. Toute continuité est rétablie. Jésus est l’équilibre du monde, Il est l’accomplissement de tout ce qui est humain et de tout ce qui est divin, Il est l’anneau qui manquait, l’anneau de l’ancienne et de la nouvelle alliance, Il est la rencontre de l’homme avec Dieu, la rencontre unique d’où a jailli l’étincelle de la charité. Car sans Jésus, c’est-à-dire sans médiateur, il n’y a pas de mouvement de l’homme à Dieu, donc pas de charité. Et avant Jésus, il y a les corps et il y a les esprits, mais il n’y a pas la charité. Et depuis Jésus, il y a les corps et il y a les esprits qui sont infiniment loin des corps, et il y a la charité qui est infiniment loin des esprits. Jésus, étant la possibilité de Dieu pour l’homme, a donné tout ce qui était nécessaire. Il a été la satisfaction totale, parce qu’Il a satisfait à Dieu et qu’Il a satisfait à l’homme. Jésus est tout ce qui manquait.
Parvenu en ce point, Maxence laissait retomber le livre. « Ah ! qu’il doit être doux, s’écriait-il, de lire l’Évangile en chrétien ! » Cri profond, le plus sincère, le plus douloureux qu’il ait poussé ! Lire en chrétien, c’est-à-dire tout autrement qu’il ne lit, connaître en chrétien, c’est-à-dire connaître tout autrement qu’il ne connaît. Il est passé de l’ordre du corps à l’ordre de l’esprit, il reste encore l’ordre de la charité, — mais là il faut Jésus lui-même, non plus dans Sa Parole, mais dans Sa Chair, non plus dans Son Souvenir, mais dans Sa Présence. Il est passé de l’obscurité de la matière à la clarté de l’esprit, clarté grande et magnifique, assurément. Mais il est une clarté d’une autre sorte, bien que le langage humain ne puisse la distinguer, et c’est la clarté de la charité. Maxence voit des choses saintes dans l’esprit, mais dans la charité, on voit tout autrement. Alors il n’y a plus la moindre petite arrière-pensée, la moindre inquiétude, ni cette sournoise hésitation de l’homme inquiet, mais seulement la pleine connaissance pacifique, la possession sereine, la certitude béatifique. La connaissance dans l’esprit n’est pas réservée, elle est la lumière qui « éclaire tout homme venant en ce monde ». Mais la connaissance dans la charité est infiniment réservée, ce qui la met infiniment plus loin de l’esprit que l’esprit n’est loin du corps. Et Maxence lui-même était infiniment plus loin de la charité que du corps et toutes les clartés de son esprit ne valaient pas le plus petit mouvement de charité… Ah ! heureux et bienheureux ceux qui, par la grâce des sacrements, ont pénétré dans les jardins de l’intelligence surnaturelle, heureux et bienheureux ceux qui reposent dans le cœur de leur Dieu et qui se réchauffent à sa vivante chaleur, heureux, à jamais heureux ceux pour qui tout le ciel est dans la petite hostie, à la contenance exacte de Jésus-Christ !…
Un matin, avec quelques compagnons, Maxence s’aventura dans ces dunes du Ouaran qui sont au seuil du grand désert. Les pieds des chameaux enfonçaient dans le sol mouvant. Une imperceptible couronne de sable que soulevait, en caressant la dune, le vent d’est flottait sur l’horizon vague. Maxence se sentait loin, très loin, dans un endroit qui ne pouvait pas être et qui était pourtant. Ils marchèrent une heure. Des têtes chevelues de palmiers apparurent au-dessus d’une coupole de sable. C’était une très petite palmeraie, étrangement blottie entre des murailles croulantes…
— El Hassen ! dit le guide.
Surprise ! Un vieillard était là, gardien de ces palmiers inattendus. Ce vieux captif, complètement sourd et très impotent, apporta aux voyageurs des dattes exquises et de l’eau fraîche, mais salée. Maxence, ayant mangé et bu, s’élança sur sa selle et partit droit dans l’espace déchiré devant lui. Comme un enfant qui s’aventurerait, sur une coque de noix, au bord d’une mer dangereuse, ainsi il flaire l’étendue dangereuse, fait un bond, puis, dans le vent brûlant, s’arrête. Devant lui se déploie un immense tableau d’Afrique. Vers le nord-est, le guide nomme encore Touijinit. Mais vers l’ouest, c’est l’immense déroulement sans nom, c’est la portion blanche des cartes, c’est la géographie impossible du Sahara ! L’imagination bondit de dune en dune. Elle vole, sur de rapides dromadaires, pendant des jours et des nuits sans fin, et toujours c’est pareil, et c’est le même sable et le même ciel… La gorge est altérée, on défaille de soif… Marche encore, le puits est là-bas, là-bas… de l’autre côté de l’Afrique. — Mais du moins, ô Maxence, rien n’est capable ici de détourner ton cœur de sa patrie, et rien n’arrête ce céleste regard qui se repose amoureusement au delà des mondes…