Le guide montrait une ligne de rochers noirs :

« C’est là, dit-il, que se trouve la maison du cheikh Mohammed Fadel. Elle est abandonnée aujourd’hui, à cause des guerriers du Nord qui venaient la piller. »

Pauvre retraite de philosophes inoffensifs ! Maxence y court, il s’arrête avec ivresse dans la demeure des hommes, il prend pied sur le rivage de la terre. Une aire abandonnée, que protège mal une muraille basse. Au fond, dans l’angle du mur, la maison ruinée, très basse et très large, — et c’est là où des hommes ont rêvé de leur Dieu intensément ! Maxence, sur les ruines, s’asseoit. Mais soudain une étrange oppression l’accable. Tout l’ennui de l’Islam est devant lui, et la servitude, et l’immense découragement, et le morne « A quoi bon ? » de ces esclaves ! Il pense :

« Je sens mieux que nous sommes les vainqueurs et qu’ils sont les vaincus. Qu’avons-nous donc de plus ? Je ne sais… Quelque chose de plus riche et de plus vrai, — la conscience de notre dignité et de notre indignité. Ces deux sentiments sont en nous, ils ne peuvent pas nous tromper et ils ne s’accordent que dans le mystère chrétien. La connaissance du prix que nous valons et de l’ordure que nous sommes, deux certitudes égales et contraires qui ne s’accordent que par Jésus. Le sentiment de notre puissance et celui de notre impuissance, l’expérience intérieure de notre force et de notre faiblesse, de notre dépendance et de notre indépendance, mais tout s’accorde dans la Grâce. Le sentiment de notre liberté et celui de notre servitude, — deux joies infinies, deux pôles de béatitude infinie entre lesquels oscille toute notre action. D’où la force du chrétien : tout compte en lui. Tous les éléments qui composent son âme s’orientent dans le sens de l’action victorieuse. — Qu’ai-je donc de commun avec vous, pauvres gens ? Que me fait votre foi, puisque vous n’avez pas la charité ? Puisque la libre explosion de l’amour n’est pas en vous et que vous n’êtes que de pauvres esclaves tremblants. Et certes vous connaissez Dieu, le Tout-Puissant et l’Unique, mais vous ne le connaissez pas dans la charité. Vous êtes dans le monde des pures idées, vous n’êtes pas dans l’esclavage de la chair, mais vous êtes dans l’esclavage de l’esprit. Que me fait donc votre louange, puisque ce vrai Dieu que vous servez n’est pas votre Père, puisque votre monde est ouvert à l’image de ce désert, et que chaque homme y est seul et désert, et que les hommes ne sont pas vos frères. Mais voici que vous faites éclater votre grandeur. Car nous, nous sommes dans la douce amitié catholique, et nous sommes dans le monde comme dans un monde fermé, parce que tous les hommes sont nos frères bien-aimés et qu’ils sont avec nous une même famille. Et lorsque nous prions, nous prions Notre Père, parce qu’il est vrai que nous sommes les enfants du même Père… O joie, ô grandeur infinie !… Dieu tout-puissant, Dieu saint, Dieu juste, — mais il est aussi le Père, il est Notre Père, il est le Père qui nous aime, qui a confiance en nous, qui nous veut libres et joyeux. Qui n’est pas seulement un principe, ou une idée, ou un dogme, mais qui est notre Père et notre Ami, que nous voyons et qui nous est familier, qui est Notre Père et Notre Ami et Notre Frère tout ensemble. Qui n’est pas un mot, ou une chimère, mais qui est une nourriture. Qui n’est pas le Bien, ou la Raison, ou l’Idéal, mais qui est une Personne, c’est-à-dire Jésus-Christ, le médiateur, Jésus-Christ, la Deuxième Personne, mais Dieu tout entier, Jésus-Christ, vrai homme et vrai Dieu, Jésus-Christ, Dieu de miséricorde et d’amour !… »


Cris de victoire, où se mêle, au dedans de Maxence, une secrète mélancolie. Jamais le solitaire n’a mieux connu les frères de sa pensée, et jamais il n’a plus souffert d’être séparé d’eux. Il est abandonné et il les voit dans l’humble amitié de leur Dieu. Il est au plus profond de la terre réprouvée, et il songe à l’heureuse contrée où est la bénédiction du Seigneur. Il connaît le vrai temple et il ne peut pas y rentrer ; la vraie loi, et il ne peut s’y soumettre ; le vrai sacrifice, et il ne peut y participer.

Maxence est triste de n’être pas avec ses frères, et il les considère avec amour. Voici qu’ils entrent dans l’Église et qu’ils se signent, et qu’ils s’avancent avec franchise jusqu’au plus profond de la nef, car ils ont vu dans l’ombre trembler la petite lampe qui ne s’éteindra pas. O mystère ! Ils ne sont pas seuls, le bien-aimé est là, au milieu d’eux, Jésus est là, non point en image ou en symbole, mais dans son corps et dans sa chair, le Maître est là, réellement présent, qui les a reconnus et qu’ils ont reconnu. Il est là, dans l’hostie vivante, le même qui est ressuscité le troisième jour et qui est monté aux cieux où Il est assis à la droite du Père. C’est le Dieu vivant que Maxence adorera, c’est le Dieu de sa délivrance et de son amour, c’est le Dieu de son introduction dans la vie.


Maxence a le désir d’une nourriture substantielle. C’est ce pain qu’il demande. C’est de cette vérité qu’il veut se saoûler. Car pour lui, il n’est pas d’autre chemin pour aller à Dieu que Jésus. Il dit que Dieu n’est pas, ou qu’Il est Jésus. Il dit que Dieu n’est rien, ou qu’il est le Dieu des chrétiens, — parce que beaucoup ont porté témoignage de Lui, mais qu’il n’y a pas témoignage des philosophes et des savants. — Mais quel est-il, ce Dieu des chrétiens ? C’est Jésus, qui s’est fait connaître à nous, qui nous a tant aimés et qui a souffert pour nous jusqu’à la Croix, Jésus, fournaise ardente de charité, Jésus, qui nous a dévoilé avec amour tous les secrets de son cœur, qui est notre réconciliation avec le ciel, qui est la Preuve unique du Très-Haut, Jésus, qui est la source vraie des vertus et l’objet de la dilection de tous les saints, Jésus, qui s’est donné à nous depuis l’origine du monde et qui ne cesse pas de s’offrir en victime pour nos péchés, qui est notre raison d’être bons et d’être purs, Jésus, qui a créé le ciel et la terre et qui nous a livré son corps, Jésus, porte du ciel et désir des collines éternelles.