Maxence n’a pas d’autre raison pour aller à Dieu que Jésus, — ni d’autre raison, ni d’autre moyen. Il ne peut avoir aucune certitude en dehors de Jésus, ni d’autre désir que de Jésus. Et il ne peut avoir d’autre accès à Dieu que Jésus, Dieu lui-même, et Homme en même temps… Que cherche-t-il donc, les yeux au ciel, ce voyageur ? De belles idées ? — Toute sa vie, on lui en a servi à profusion. C’est un Maître qu’il cherche, un Maître de vérité, et pour ce Maître il changera sa vie, mais non pas pour un système ni pour l’airain retentissant des paroles. Si donc il rejette le témoignage de l’ancienne loi, le témoignage de l’Évangile, le témoignage de Paul et celui de Pierre, le témoignage des confesseurs et des martyrs, il renoncera du même coup à la possession de Dieu et il se donnera aux bavardages du monde. Mais s’il ne rejette pas le témoignage et qu’il reçoive la Parole, c’est donc à Jésus qu’il ira, c’est donc à Jésus qu’il se donnera…


O Dieu, ayez pitié de ce cœur encore fragile ! Seigneur, ayez miséricorde de ce pauvre ! Et certes ce n’est pas Vous qui le détournerez de la lumière. — Non ! ce n’est pas Jésus qui détourne de Jésus, mais c’est le mal, mais c’est la chair, mais c’est la misérable attache avec le monde, mais c’est tout ce qui n’est pas Jésus. C’est tout ce qui n’est pas Vous, ô mon Dieu, qui pourra le détourner. Voyez ! Nous avons peur, parce que l’esprit est faible, parce que Vous êtes difficile, parce que les yeux mortels ont peine à soutenir Votre lumière. — Mais c’est Vous qui aurez pitié de cet errant, et c’est Vous qui le conduirez dans le sein bienheureux de l’éternelle béatitude !…


La nuit est tombée sur l’Afrique, — nuit légère, nuit sans rêves. Des hommes sont dans la nuit, qui se serrent au trot puissant des chameaux. Nul bruit, car les pieds enfoncent sourdement dans la matière ouatée du sable. Nulle parole, car la fatigue se tait avec délices. Le chef est devant, il se penche sur le cou de sa bête dont il aspire avec contentement la fauve odeur… La journée a été bonne, il a fait chaud, on a marché, on a rêvé… Mais quoi ! Cette douceur terrible, qui est venue, ce Nom béni qu’il a redit, cette bonté en lui, ce cœur nouveau qu’il a senti battre dans sa poitrine, — ce n’est pas vrai, c’est un mirage qui tente et qui fait peur ! Et voici que Maxence ne sait plus ; il est là comme un pauvre homme tremblant ; il est là comme un mendiant qui a longtemps prié et qui n’espère plus… Cet homme ne croit pas. C’est dur de ne pas croire, quand on a tout appris. C’est dur, Seigneur, quand Vous avez parlé, de ne pas croire. Mais c’est ainsi : cet homme ne croit pas, il a lassé Dieu, il n’y a rien à faire avec lui. C’est en vain qu’il élève ses yeux vers la montagne, puisqu’il ne sait ce qu’est la belle audace d’un don généreux de soi-même. Il n’y a rien à faire avec ce lâche !

La veille s’achève, et Maxence tremble…


Il advint que, vers le même temps, ce soldat eut fantaisie de visiter le puits de Meïateg, car nul Français n’avait poussé jusque-là et le nom même manquait sur les cartes. Un matin donc, vers dix heures, il arrivait dans un vaste espace dépouillé, et une sorte de pellicule sur le sol craquait sous les pas des chameaux. Sur la gauche était une dune, un vague buisson. Lieu tragique, nature ennemie ! Les ouvertures noires des puits disposées en demi-cercle étaient proches. Maxence sentait l’inquiétude d’un de ces éternels recommencements, — recommencements des choses et recommencements de nous-mêmes, — et il vivait ce drame d’être dans l’exacte répétition, dans l’implacable restitution des heures semblables. Il bâilla. Le guide l’entraîna vers les puits. Tous étaient à sec, sauf un seul, où croupissait, à une faible profondeur, une eau noire. Il faisait lourd, la chaleur avait une exhalaison sauvage…

— J’ai soif, dit Maxence, tire-moi de l’eau.

Il se retourna, vit le guide qui faisait une grimace et montrait quelque chose, tout près du puits. C’était, à demi enfoui dans le sable, un cadavre. La chair décomposée était arrachée par endroits. Des lambeaux d’étoffe traînaient sur le sol.