— Voici, dit le guide. Cet inconnu a été trouvé dans le fond du puits, il y a quelques jours. On croit qu’il venait du Regueïba. Sans doute, il était épuisé par la soif. Pour boire plus vite, il est descendu au fond du puits et il y est mort. Des gens de Ouaddan qui passaient par ici ont retiré son cadavre et l’ont enfoui en hâte dans une fosse peu profonde. Aussi les chacals sont-ils venus le déterrer et le déchirer, comme tu le vois à présent.

Surprenante apparition ! Pauvre homme, pauvre voyageur aux jambes nues ! Il a marché pendant des jours et des jours dans le désert mauvais, le solitaire et l’obstiné ! Il a franchi les cercles sans cesse renaissants de l’horizon, dune après dune, et toute sa pensée s’est tendue vers ce puits qu’il fallait atteindre. Enfin, dans la lutte géante avec le sable, il a vaincu, il a touché la source tant convoitée, il va revivre ! Mais non, il est trop tard ! C’est le désert maudit qui le prendra !

Et voici que Maxence, debout dans l’air irrespirable, et les bras étendus, le contemple : « O terre de mort ! gémit-il. — Peuple esclave ! Race de douleur ! » Puis, se tournant vers l’Arabe : « Allons ! Quittons ce lieu. Je veux être à Ouaddan avant que le soleil soit tombé. »


… Dans les palmiers de Ouaddan, l’ombre est humaine et douce. Maxence voudrait y reposer, y reposer jusqu’à la mort. Mais une flèche dure l’a transpercé, la pointe aiguë de la pitié l’a blessé. Il reste immensément dressé au-dessus de la peine du monde, la bouche amère, les yeux fixés dans sa douleur. Aussi loin que son regard s’étende, il ne voit que la mort et la défaite. Dans les ruines du Ouaran, dans le charnier de Meïateg, partout la sombre et stérile folie de l’Islam l’a poursuivi. — Mais lui-même, quel est-il, sinon le vaincu et le maudit, quel est-il, sinon cet homme même qui avait soif ayant traversé le désert, sinon ce pauvre mort qui avait trop tardé ? Et la voix intérieure jaillit en lui avec les larmes :

« Ah ! oui, j’ai compassion de ceux-là qui sont abandonnés et qui sont tristes… Mais nous, qu’avons-nous fait, nous, les bénis du Père, nous, les enfants de l’élection ? Et que répondrons-nous, quand le Juge nous dira : « Je vous avais donné la plus douce terre et vous avez été mes préférés. Je vous avais donné ma France bien-aimée et je vous avais faits les héritiers de ma parole. C’est à vous que je pensais, dans la sueur de Gethsémani et c’est vous que j’ai nommés les premiers. — Il n’est rien que je n’aie fait pour vous, parce qu’il n’en est pas que j’aie désirés plus que vous. Et c’est vous que j’avais choisis entre beaucoup… » Hélas ! Qu’avons-nous fait ? Quel désir nous a saisis ? Quelle lèpre est donc venue nous ronger ? — C’est vrai, Seigneur, nous n’avons pas été fidèles à la promesse, nous ne vous avons pas veillé pendant que Vous entriez dans l’agonie. Mais voyez : nous gémissons dans la honte et dans la contrition, et nous venons à Vous tels que nous sommes, pleins de larmes et de souillures. — Nous avons tout perdu, nous n’avons rien, mais tout ce qui reste, ô mon Dieu, nous Vous le donnons ; tout ce qui reste, c’est-à-dire notre cœur brisé et humilié. — Vous êtes plus fort que nous, Seigneur, nous nous rendons. Nous Vous prions humblement, comme nos pères vous ont prié. Nous vous mendions très misérablement votre grâce, parce que nous ne pouvons Vous tenir que de Vous seul… »


C’est tout. Maxence ne pense plus. Sa tête se penche sur sa poitrine. Comme la mer descendante se recule jusqu’au plus lointain de la plage, ainsi tout a fui devant cet homme, et il ne sent plus que l’espace de son âme démesurément agrandi. Tout a fui, rien n’est plus, l’attente immense est sur le monde. Alors le vieux lutteur s’abandonne, il tombe à genoux, il prend sa tête entre ses mains, il dit doucement, comme un marcheur très las après le jour :

— Mon Dieu, je vous parle, écoutez-moi ! Je ferai tout pour vous gagner. Ayez pitié de moi, mon Dieu, vous savez qu’on ne m’a pas appris à vous prier. Mais je vous dis, comme votre Fils nous a dit de vous dire, je vous dis de tout mon amour, comme mes pères vous l’ont dit autrefois : « Notre Père, qui êtes aux cieux, que Votre Nom soit sanctifié… Que Votre Règne arrive… Que Votre Volonté soit faite sur la terre comme au ciel… »