J’avais vingt-deux ans quand je connus pour la première fois la douceur de ces campements éphémères, perdus dans le silence des forêts ou des plaines. Depuis, leur charme replié m’obsède toujours. Et déjà, il s’alourdit de souvenirs de beauté… Ce soir-là, tout me paraissait charmant, me pénétrait d’onction. Je caressais ma chienne qui s’étirait frileusement sur ma couverture. Mon regard s’attachait avec amour au beau Scorpion qui, tout là-haut, commençait son cycle immense. Demain matin, me disais-je devant cette armée céleste, l’aile marchante aura franchi les trois quarts du ciel. Et il me semblait que la terre roulait aussi, jeune et légère, et bondissait, à sa place exacte, dans les routes libres du firmament.
Quelques jours auparavant, le 16 février, j’avais reçu l’ordre de partir pour l’Adrar, et le lendemain, avec un lourd convoi organisé en hâte, je m’étais mis en route pour la jeune province française, dont je rêvais déjà depuis un an. Maintenant, j’étais arrivé aux confins du Tagant. Du haut de ses derniers cailloux, j’avais aperçu l’immense plaine, semée d’écueils rocheux, qui mène en Adrar. Au seuil des terres nouvelles, je me sentais un cœur gonflé d’aurore et, comme le claquement d’un large coup d’aile, j’entendais toute l’envolée de la vie.
J’ai eu avec moi, pendant cette longue route, un compagnon charmant, un jeune Maure d’une trentaine d’années, souple et mince comme un palmier, et qui porte un des plus beaux noms de l’Islam : Mohammed Fadel Oued Mohammed Roulam. Oh ! le charmant esprit, cultivé et avide de culture, aimable et raffiné, fleur d’une très vieille civilisation, toute entière tournée vers l’intelligence pure. Mais Mohammed Fadel est déjà plus moderne. Pendant nos longues causeries, il s’informe des événements du Maroc sur lesquels, d’ailleurs, il est mieux renseigné que moi. Il me pose des questions sur la Turquie, l’Angleterre et même l’Amérique. Nous effleurions mille sujets, mais la conversation, avec un homme comme Mohammed Fadel, revient toujours assez vite à la religion. La nôtre le préoccupait vivement. Il estimait, je crois — comme beaucoup de Maures éclairés — que les « Nazaréens » ont eu un grand « prophète », sans doute inférieur à Mahomet, mais venant immédiatement après lui et digne de tout le respect des Musulmans. Pourtant certains points le troublaient. Ainsi, un jour, il me demanda avec une véritable anxiété, si les Français « croyaient en un seul Dieu ou en trois ».
Il est le petit-neveu de Ma el Aïnin et le neveu de Taqiallah, le moqaddem actuel des Fadelya de l’Adrar. Quand je l’ai vu à Moudjéria, il dirigeait tout simplement un convoi dont l’avait chargé le Résident de Chingueti. J’ai su depuis que les chefs de la tribu, et notamment Taqiallah, avaient trouvé indigne qu’un cheickh des Fadelya fît un convoi pour les Chrétiens. Mohammed Fadel, plus dégagé de préjugés, n’avait pas hésité à venir nous offrir ses services.
Tous ces gens ont d’ailleurs bien des raisons de nous être attachés. Lorsque nos armes ont chassé Ma el Aïnin de l’Adrar, les Ahel Cheickh Mohammed Fadel ont recueilli toute la clientèle religieuse du vieux thaumaturge. C’est donc à nous qu’ils doivent la situation florissante où ils sont aujourd’hui. J’ai vu plusieurs représentants de cette grande famille dont beaucoup de membres sont morts, en ne laissant pas moins de soixante à quatre-vingts fils, sans compter les filles — que l’on ne compte pas. Les Fadelya que j’ai connus, avaient tous une grande culture islamique, mais aucun n’avait le charme, la simplicité aimable, la grâce toute aryenne de mon ami.
Nous passions ensemble de longues soirées. Une fois, nous nous attardâmes longtemps à contempler les étoiles. Je lui disais le nom des constellations, tandis qu’il m’en donnait les appellations arabes. D’autres fois, prenant un livre, il me faisait épeler sa langue, peut-être la plus belle de toutes, plus riche, plus souple, plus nuancée encore que le grec. J’aimais à l’entendre lire les lignes mystérieuses, et je me rappelle la joie qu’il y avait dans sa voix chaude qui modulait les phrases, les chantait presque.
La compagnie de cet honnête homme m’inclina vers certaines pensées qui m’étaient déjà familières. Nos propos tiraient leur valeur de ce que nous ne faisions aucune concession. Il restait Maure, je restais Français.
Tous les deux, nous prenions position. Mais j’admirais comme il se maintenait facilement dans une certaine donnée, comme il suivait sa ligne avec fermeté. Nulle trace en lui de « dilettantisme ». Par là, il nous arrivait de nous rejoindre. D’ailleurs, comment sourire dans ce pays ?