J’ai revu au poste une figure singulière : celle du vieil Alsman, le fils aîné de Bakar, qui est venu faire sa soumission il y a quelques mois, au moment de mon arrivée à Moudjéria. Le grand Bakar avait réussi à grouper et à maintenir sous son autorité tous les Idouaïch qui sont aujourd’hui, avec les Reïan, les seuls guerriers du Tagant. Pendant son long règne, il battit les Mechdouf et les Kounta, poussa vers l’Adrar une pointe audacieuse, tint même Faidherbe en échec. Alors qu’il était presque centenaire, il fut tué en 1906 par le commandant Frèrejean, au combat de Bou Gadoum. Il laissait d’innombrables fils, qui tous firent assez vite leur soumission, sauf l’aîné, Alsman, qui réussit à tenir le haut pays jusqu’au début de cette année, où son grand âge, la défection des siens le contraignaient à venir à son tour nous demander l’aman. Je prends une vive curiosité à contempler ce vieillard aux cheveux blancs comme la neige, au regard perçant, au verbe rare et fier. Quelles peuvent être ses pensées, pendant qu’il nous regarde, nous, les ennemis de toute sa vie qui avons tué son père, vaincu les siens ? Il semble nous dire : « Vous avez la force, et je sais bien qu’il faut plier tôt ou tard, mais vous n’aurez pas mon cœur. Jusqu’à ma mort je resterai Alsman, le fils de Bakar, qui était le fils de Soueïd Ahmed. »


Fanatisme ? Non. L’idée de la guerre sainte contre l’Infidèle apparaît bien rarement en Mauritanie. Haine du « Roumi » ? Non. Mais amour de la liberté, des grandes razzias ensoleillées. Et aussi, fierté d’une grande race qui se rappelle obscurément qu’elle conquit l’Espagne et le Moghreb. C’est encore du rêve. Sont-ce donc des fanatiques ? Non, ce sont des rêveurs.

M. de Gobineau nous rappelle un des mots essentiels de l’Islam : « L’encre des savants est plus précieuse que le sang des martyrs. » Et il nous montre à quel point l’Islam est une religion d’intellectuels. L’encre des savants ! J’y pensais en voyant au poste le vieux cheickh El Ghazwani, chaussé de bésicles, et en train de psalmodier un traité de la prédestination que venait de lui prêter le capitaine G. Ici, nous touchons le point faible de l’Islamisme, et surtout du plus pur de tous, celui des Maures. Nous apercevons l’émoussement de la pointe.

Est-ce admirable, cette fièvre d’intelligence divine ? Peut-être, mais un Français sera toujours révolté par le propos que nous rapporte M. de Gobineau. Quand de jeunes hommes aujourd’hui dénoncent l’intolérable domination intellectuelle de nos modernes savants, ils font l’œuvre la plus belle, la plus salutaire. Mais ce qui nous empêche de douter de nous-mêmes, ce qui nous console, c’est le cri du cœur, ce « Oh ! » d’indignation qui jaillit spontanément, quand nous entendons comparer la plume d’oie de l’écrivain à la palme du martyr. On frémit d’imaginer ce que nous serions, ce que serait la France, si les théologiens d’Occident avaient proclamé une semblable vérité.

Nous valons mieux que les Maures. Nous valons mieux que nous-mêmes. Mais il nous faut des avertissements. Il faut que l’abaissement du voisin nous avertisse de notre propre grandeur. Alors, touchant certains bas-fonds, nous faisons comme le plongeur pris dans les algues, et qui donne un vigoureux coup de pied pour remonter, vertical, les bras tendus, vers la lumière du monde.

Ainsi ce vieil Alsman qui est là, tout tremblant de vieillesse — j’ai admiré sa vie sauvage de bandit traqué. Mais maintenant je n’ai plus pour lui qu’une grande pitié, et il m’apparaît comme la victime lamentable d’une civilisation qui n’a pas su s’orienter.

CHAPITRE III
TAGANT. — ADRAR, ROUTE DE L’OUEST

I. — LE VESTIBULE DE L’ADRAR

Couché sur ma natte et fumant ma pipe en silence, je goûtais à plein le vertige frissonnant de la nuit. Les tirailleurs, disposés en carré, dormaient déjà. Quelques Maures causaient, assis autour d’un feu, et la sentinelle, dans la plaine immense, se profilait toute entière sur le ciel, comme dans un chromo militaire. Près de moi, j’entendais le bruit des chameaux qui ruminaient et parfois, en un mouvement de lassitude, je les voyais étendre sur le sol leurs longs cous. C’était vraiment un tableau commun et familier que j’avais devant moi. Et pourtant ce soir-là, je me livrais tout entier à son charme connu.