Dans mon voyage de retour vers Moudjéria, ce charmant Ahmed s’est définitivement acquis ma sympathie. Tout près de Ksar el Barca, à Tamra, nous avons reçu le renseignement qu’un petit medjbour, alourdi par des prises nombreuses, remontait vers le nord et qu’il passerait sans doute non loin de nous. B., qui venait d’arriver de l’Adrar avec ses méharistes, s’élance avec quelques hommes. Au bout d’une heure, j’entends des coups de fusil. Je fais seller mon cheval. Ahmed et les quelques Kounta qui l’accompagnent, sont déjà prêts, impatients de sauter sur leurs chameaux. Nous partons, et c’est une course folle sur les traces de B. Je sens derrière moi les grands pas élastiques des chameaux, je sens ma petite troupe ramassée dans un mouvement serré et tendu vers l’avant, un uniforme mouvement de grande coulée vers l’avant, les cous tendus. Heure exquise ! Déjà mille imaginations guerrières nous éblouissent. Je précède un frémissement de joie — cette griserie qui secoue vite les Maures quand le vent de la plaine leur coupe le visage et qu’ils reniflent un peu de poudre.
Tout à coup, nous apercevons un grand désordre : des chameaux, des hommes à pied — sur le sol, des ballots d’étoffe, et, au milieu de tout cela, B. qui donne des ordres. Les razzieurs, surpris pendant la sieste, ont fui, abandonnant leurs prises ; une centaine de chameaux, des étoffes, du thé, des pains de sucre.
Ici, c’est le mouvement humain qui donne toute sa valeur aux teintes plates, amiantines de la terre. Nous sommes sur une petite hauteur éventée. La plaine sans accidents se déroule jusqu’aux fils fins, entremêlés, de l’horizon. Notre clair après-midi s’enveloppe dans le plus sobre des décors, et ainsi je sens mieux le prix de ce tableau : les mouvements des chameaux que des Maures rassemblent, les ballots que roulent des noirs, et B., jeune guerrier français, qui crie au milieu de cette confusion. Une joie naïve et saine de conquérants devant ce butin obtenu de haute main.
J’ai retrouvé Moudjéria sans grande joie. Quel abandon ! Quelle tristesse ! Le sable envahit le petit fortin battu des vents, et il grimpe à l’assaut des murailles. Vers le sud, la dune ; vers le nord, l’immense paroi verticale du Tagant. Entre la dune et la roche, seul, le grand couloir triste où dort le poste. Rien qui serve à la joie des yeux, au repos du cœur. On est embouteillé dans une immense désolation…
L’hivernage s’avançait, traversé d’immenses rafales de vent que chassaient les nuages, avant qu’ils eussent le temps de crever. Parfois, nous voyions s’élever vers l’Est une brume épaisse et si rouge qu’on aurait juré le Tagant en feu, par derrière. C’était le début de ces grandes tornades sèches de juillet. Que de fois je les ai vues se vriller vers le ciel en efforts désespérés, siffler, lugubres, comme un serpent se dresse verticalement et crache vers le ciel son impuissance ! A certains moments, l’immense chevauchée semblait hésiter. Venue de si loin, des fonds du Sahara, on aurait cru qu’elle cherchait sa route dans la plaine sans bords. Un large remous se produisait, puis aussitôt la course folle recommençait, avec des arrachements subits, des embardées vers le ciel bas où se boulaient d’immenses flocons.
Mais les sensations qu’éveillait en nous tout ce bruit, ne valaient pas en intensité le lourd accablement des après-midis. Là, un silence de plomb nous engourdissait. Couché sur la natte, dans l’ombre de la case, que barrait vers la porte un grand rai de lumière, je reprenais, déprenais le livre, doucement oppressé, insoucieux, revenu de toute curiosité.
Il me semble maintenant que ces heures-là m’ont aidé à comprendre certains aspects de l’âme maure. Peut-être aurais-je pu les utiliser à mon profit. Mais le courant à remonter était si fort, que je ne me sentais pas capable de lutter. A cette époque, je me disais seulement : « Ces grandes facilités de méditations que nous consent cette terre spirituelle, les Maures les utilisent et ils font, à cette aridité, d’admirables ornements. Pourquoi, transformant à notre mesure de semblables forces et les employant à notre bien propre, n’essayons-nous pas aussi de nous enrichir, ou plutôt de reconquérir nos richesses perdues ? »
… Vers la fin de septembre, il me sembla que l’air s’allégeait, reprenait sa fluidité. Les milans noirs volaient plus haut. C’est le signe que l’hivernage va finir.