Nous revenons vers la rue et marchons en silence entre les parois resserrées des murailles. Ahmed s’arrête :
— Voilà, me dit-il, la maison qu’habitait mon père.
Nous entrons dans une cour semblable aux autres. Dans un coin, un terre-plain peu élevé.
— C’est ici, continue Ahmed, que le grand cheickh Sidi Mohammed avait coutume de faire son salam. Et ces murs que tu vois sur la droite, c’est la maison de mon grand-père, Sidi Mohammed el Kounti.
Sidi Mohammed el Kounti, cheickh Sidi Mohammed, voilà encore de grands noms de l’Islam. Ils évoquent la glorieuse famille des Bekkaïa qui sont, dit M. Arnaud, les vrais directeurs de conscience du Sahara. La dispersion de ces Bekkaïa me laisse rêveur. On les trouve dans le Touat, dans l’Azaouad, au nord de Tombouctou, à Oualata, dans le Hodh, dans l’Haribiuda, en Mauritanie. Et ces distances prodigieuses ne semblent pas les étonner. Ahmed me parle de l’Haribiuda, comme un Parisien parle de Bruxelles.
J’ai vu dans un campement du Tagant un neveu du fameux Abiddine el Kounti, le guerrier fanatique qui depuis près de cinquante ans sillonne de ses rezzous le Sahara central. Ce vieillard est un fils de Sidi Mohammed el Kounti, dont je visite en ce moment la maison. Ainsi souvent, dans mes promenades avec les Maures, mon imagination est reportée vers d’autres horizons plus lointains que sans doute je ne verrai jamais : l’Azouad, le Tafilalet, le Macina, l’Iguidi, qui sont là-bas, dans les profondeurs roses du désert et dont les noms chantent si fiévreusement à mon oreille.
Mon guide m’entraîne vers la mosquée qui se trouve tout à l’ouest du Ksar. Nous franchissons des blocs de pierre délités et nous voici dans une sorte de colonnade à ciel ouvert, très nue, sans l’ombre d’ornements… Surprise ! Les piliers sont ronds, et derrière, sur le mur du fond, j’aperçois des essais d’ogives. Dans ce pays de nomades, où la demeure en pierre est si rare, et où l’architecture n’existe pas, c’est une grande curiosité que de voir apparaître l’ogive. Je n’ai jamais vu d’autre essai du même genre en Mauritanie.
Enfin, voici un tableau harmonieux, une joie précise. Les larges assises de la mosquée donnent une impression de solidité. Et aussi les lignes nettes comme des fils d’acier et qui ne font point d’ombres. Je vois la lumière qui s’étend dans le désordre des lourds piliers, mais elle ne joue pas sur plusieurs plans.
J’observe mon cicerone. Il sourit finement et semble me dire : « Tu vois, voilà ce qu’ils étaient capables de faire, mes ancêtres ! »