Tant de rêves élevés, tant de mysticisme florissant en plein vingtième siècle sur le sol le plus inhospitalier du monde, peuvent très bien nous émouvoir. Nous avons la sensation fortifiante d’aller à des excès, de nous élever au-dessus de la médiocrité quotidienne. Nous sommes sur une haute tour, où les bruits des jardins et les parfums des roses n’arrivent plus, comme nous imaginons Assuérus sur la plus lointaine terrasse de Suse, et tout seul au milieu des étoiles.

Mais c’est encore nous-mêmes que nous retrouvons en dernière analyse. Ainsi, nous dressons l’oreille, quand Coppolani nous cite la réponse d’un soufi à un riche qui lui offrait de l’argent : « Voudrais-tu faire disparaître mon nom du nombre des pauvres moyennant dix mille drachmes ? » et qu’il la rapproche du mot de sainte Thérèse : « On nous ravit la pauvreté qui était notre trésor. »

Nous sommes ici sur une terre connue. Nous sommes chez nous. Autrefois, je me suis amusé à noter les coutumes étranges des peuples que je visitais. Mais ce bibelotage ne m’a laissé qu’une sensation pénible d’ennui. Ici, nous ne ferons pas d’archéologie. Nous ne ramasserons pas de vieilles poteries. Nous ramasserons quelques débris de notre cœur, que vingt siècles de civilisation intense ont effrité.


Vers le milieu de juillet, je retournai à Ksar el Barca. Le jour de mon départ et le lendemain, il tomba quelques bonnes averses. Le troisième jour, quand j’arrivai dans la « tamourt des brebis », il me sembla que j’entrais dans une serre chaude. Une odeur de terre mouillée montait vers nous, et j’entendais des oiseaux chanter dans les acacias et les amours. Heures rares, au pays des Maures, que celles où nous recevons des choses quelques parfums et des chansons ! Je passai dans cette tamourt des heures légères, un peu amollissantes, comme celles que l’on passe dans les boudoirs trop chauds, auprès des dames. Cette large coulée de verdure, toute unie et solitaire, trop large, où nous voyions de loin s’arrondir des étangs desséchés, depuis toujours desséchés, et les lignes basses de son horizon pétré, me semblait en définitive un médiocre paradis — comme un essai malheureux de grâce française. Je n’y trouvais pas mon compte. Combien plus tard je devais prendre goût à l’austérité saharienne du Tiris, aux grandes lignes dévastées du Nord !

J’avais avec moi le fils du chef des Kounta du Tagant, un grand jeune homme nommé Ahmed, qui souvent à Moudjéria était venu boire le thé sur ma natte. En arrivant à Ksar el Barca, il me désigna du doigt les ruines de la cité maure.

— Voilà le Ksar, me dit-il, où est mort mon grand-père et où mes ancêtres ont vécu.

— Oui, lui dis-je, je sais que le Ksar a été détruit, au cours de la guerre que les gens de ta tribu soutinrent jadis contre les Idouaïch. Je serais content de le visiter avec toi.

Et nous nous dirigeons vers les ruines qui tremblent sous le soleil, vers les murs larges et bas en pierres sèches, qui semblent aussi des pierres, mais précieuses. Nous entrons dans de grandes cours, puis dans des salles étroites dont les toitures ont disparu. Partout le silence, cette vague oppression des choses très vieilles qui ne sont plus que de l’histoire.