Dans une société aussi hiérarchisée que la société maure, on ne s’étonne pas que les différences de castes apparaissent nettement dans l’attitude, les gestes, la démarche, jusque dans les regards. Nous voyions souvent arriver de jeunes guerriers, fiers comme des gueux, dont le maintien sérieux, les poses harmonieuses, les traits fins annonçaient de vrais aristocrates. Et l’on restait étonné, quand ils ouvraient la bouche pour mendier un morceau de sucre, quelques poignées de thé ou de riz.

Ici, le plus grand chef est vêtu comme le dernier de ses captifs. C’est encore un trait qui prouve que ces Berbères ne sont pas des Arabes. La simplicité des mœurs est grande, telle exactement que nous la décrit le vieil Ibn Khaldoun, quand il nous fait le tableau de la vie berbère. La vie rude des coureurs de brousse, la vie austère des contemplatifs, voilà les deux aspects de l’âme maure. Ils ne nous éloignent pas tant de nous que l’on serait tenté de le penser.


Un matin de ce mois de juin, je suis allé dans l’Aftouth, de l’autre côté de la dune. Comme je trottais sur le terrain mou tapissé d’herbes pâles, j’entendis de grands cris, des sanglots passionnés où je distinguais l’appel des « muezzins » : « La ila illallah ! » Je m’approchai et je vis des tentes, des hommes rassemblés qui gesticulaient. Dès que je fus aperçu, les cris cessèrent. Je descendis de cheval près des tentes. Les hommes me reçurent bien et m’offrirent du lait de chèvre, de l’air le plus naturel du monde. C’étaient des Ghoudzf, disciples de Cheickh el Ghazwani, le grand savant chadelya.

Ces Chadelya forment une vaste confrérie religieuse qui n’a que peu d’adeptes en Mauritanie. Sortie, au Xe siècle, de l’école philosophique du cheickh Djazouli, elle se distingue aujourd’hui par un mysticisme exalté dont les pratiques touchent d’assez près à l’hystérie. Je venais d’interrompre les exercices spirituels de ces ascètes, en quête du « fena », de l’union mystique rêvée. Le lendemain matin, je voulus aller les revoir. Mais les tentes avaient disparu, s’étaient enfoncées dans le désert, loin de nos regards indiscrets.


Ces pratiques ne sont pas fréquentes chez les Maures. Tous se rattachent à la grande école, plus théologique, des Qadryya, ou à celle des Tidjania qui nous a toujours été favorable, puisqu’un des grands moqaddems de la secte, Abd-el-Kader ben Hamida accompagnait le colonel Flatters en 1880. M. Coppolani, dans son ouvrage sur les confréries religieuses de l’Islam, nous renseigne admirablement sur ces sectes quelque peu fermées aux profanes. Celle des Qadryya, répandue dans le Sahara tout entier, fut fondée par Sidi Abd-el-Kader el Djeilani, originaire de Bagdad, le plus grand saint de l’Islam, et le plus populaire. M. Coppolani nous apprend que les adeptes doivent réciter jusqu’à la congestion cérébro-spinale le « dikr el hadra » : « Allah ! Allahou ! Allahi ! », en penchant la tête en avant, à droite et à gauche. Je n’ai jamais vu de telles folies en pays maure. Mais les principes d’Abd-el-Kader sont toujours vivants dans l’Islam, et ses vertus morales, qui furent grandes, n’ont jamais cessé d’être honorées.

Coppolani nous cite le mot du Saint Ali ben Abou Taleb : « Je suis le petit point placé sous la lettre bâ. » Il faut savoir que la lettre est la première de la « fatiha », le chapitre initial du Koran, qui est en même temps la prière par excellence des Musulmans. Cet Ali avait certainement atteint la dernière hypostase. Rien n’est plus intéressant que de suivre dans Coppolani les différents degrés qui mènent à cette perfection mystique, depuis la pauvreté qui est l’état initial, jusqu’au « Madjma el Baharim », le « confluent des deux mers », où le croyant est si près de Dieu que pour se confondre avec Lui, il ne manque que la longueur de deux arcs. On croit reconnaître ici les différentes stations de l’extase néo-platonicienne, telles que nous les décrivent les Ennéades.

C’est ici que Coppolani nous ouvre des horizons surprenants. Il nous montre l’influence profonde de l’alexandrinisme, de Porphyre, de Jamblique, de Plotin, sur la théologie islamique. Ailleurs, il nous explique comment les fakih, les lettrés de l’Andalousie, disciples d’Avicenne et d’Averroès, se joignirent aux Maures qui revenaient d’Espagne, après la conquête, et qui allaient répandre leur science dans le monde berbère. Et il nous place ainsi au point de jonction de deux grands courants mystiques qui tous les deux nous touchent nous-mêmes d’extrêmement près.

Il faut lire ces belles études dans le décor d’une dune de Mauritanie. Elles y gardent une actualité saisissante. C’est que, depuis Abd-el-Kader el Djeilani, rien n’a changé dans le Sahara méridional. Ayant échappé jusque dans ces dernières années à l’influence européenne, et par nature très attachés à leurs traditions, les Maures n’ont pas bougé. Ici nous ressentons l’impression du voyageur qui descend dans les mausolées d’Égypte et contemple la momie, souriante encore, derrière des bandelettes de deux mille ans.